- Sonny Scarfone
Économiste principal
Les inégalités de revenus au Québec : a-t-on un portrait juste?
À l’heure où l’on parle fréquemment d’une économie en K, où les ménages mieux nantis poursuivent leur progression, tandis que ceux en difficulté voient leur retard s’accentuer, le débat sur les inégalités économiques au Québec risque de s’intensifier au cours des prochaines années. Dans un contexte où plusieurs chocs inflationnistes actuels, notamment dans l’essence, les aliments et le logement (graphique 1), sont de nature à accentuer davantage la pression budgétaire des ménages moins fortunés, il convient de faire un bref état des lieux de la situation des inégalités au Québec et d’avoir un ancrage factuel utile pour informer ce débat. Or, même si cette question est à l’étude depuis longtemps, l’information disponible comporte toujours des biais et des lacunes.
Coefficient de Gini : l’avant et l’après‑redistribution
L’indicateur le plus couramment utilisé pour mesurer l’évolution des inégalités de revenu est le coefficient de Gini. Il s’agit d’un indice variant entre 0 et 1 qui décrit le degré de concentration des revenus dans une société : plus il est proche de 1, plus les revenus sont concentrés entre un petit nombre d’individus, et plus il est proche de 0, plus la distribution est égalitaire. Malgré l’idée répandue que les inégalités augmentent, cet indicateur présente un portrait plus nuancé. Avant redistribution, les inégalités liées aux revenus de marché reculent légèrement depuis le milieu des années 1990 et le Québec se situe aujourd’hui près de la moyenne canadienne. Parmi les provinces les plus populeuses, l’Ontario affiche des niveaux légèrement plus élevés, tandis qu’ils sont plus faibles en Alberta (graphique 2).
Si l’on tient compte de « l’effort de redistribution », soit la différence entre l’indice Gini avant et après impôts, les écarts de revenu au Québec après redistribution sont inférieurs à ceux observés dans les autres grandes provinces et se rapprochent des creux enregistrés au milieu des années 1980. L’effort de redistribution s’est accru depuis la pandémie et dépasse nettement les niveaux des années 1970 et du début des années 1980, comme le montre l’image de droite du graphique 2. Historiquement, cet effort a d’ailleurs été plus élevé au Québec que dans le reste du pays.
Cette capacité à réduire les inégalités repose toutefois sur des ressources publiques limitées. Chaque dollar destiné à la redistribution a un coût économique réel, puisqu’il doit d’abord être prélevé ou emprunté. C’est ce qu’on appelle le coût marginal des fonds publics : au‑delà du montant versé ou dépensé, il faut tenir compte des effets indirects qu’entraîne la collecte de ces revenus, que ce soit sur les comportements des ménages, sur les décisions d’investissement ou sur l’activité économique en général. Autrement dit, même si la redistribution demeure l’un des outils pour atténuer les inégalités, elle ne se fait jamais sans coût, ce qui oblige à bien évaluer l’efficacité et la portée de chaque mesure. La recherche empirique estime généralement ce coût à environ 1,2 à 1,5, ce qui signifie que lever un dollar additionnel de revenus publics peut entraîner un coût économique total variant entre 1,20 $ et 1,50 $.
Un portrait incomplet sans les revenus d’actifs
Une analyse des inégalités économiques fondée exclusivement sur les revenus risque de n’être que partielle. Le patrimoine que représentent les actifs financiers, l’immobilier, ou encore le capital d’entreprise, constitue souvent un vecteur d’inégalités plus prononcé que le revenu courant. Certains travaux suggèrent que les mesures d’inégalités au Québec pourraient changer sensiblement en prenant cela en considération. Les statistiques fiscales des particuliers de 2023 publiées par le ministère des Finances du Québec permettent de mieux visualiser la répartition des revenus au sein de la population (graphique 3).
Les revenus de capital complexifient néanmoins l’analyse, car ils sont plus difficiles à comptabiliser. Les choix quant au moment de la réalisation ou de la déclaration de ces revenus peuvent engendrer des biais supplémentaires. Ces caractéristiques rendent l’estimation des inégalités plus complexe, mais des travaux à venir devront nécessairement intégrer cette dimension pour offrir un portrait fidèle de la réalité distributive au Québec.
Conclusion
Le Québec se distingue par son effort de redistribution soutenu qui maintient les inégalités de revenus dans une fourchette raisonnable par rapport aux standards canadiens. Le portrait pourrait toutefois être différent en tenant compte des revenus d’actifs, de leur rôle dans les revenus des tranches supérieures et selon l’importance des détenteurs d’actifs dans les différentes provinces. Des travaux à venir examineront l’état de la recherche empirique, et s’attarderont à ces différents enjeux pour tenter de mesurer la situation des inégalités au Québec, une fois le rôle du patrimoine pris en considération. Une meilleure compréhension de ces dynamiques, tant pour les revenus que pour les actifs, sera essentielle pour saisir avec plus de précision l’évolution des inégalités au Québec dans les prochaines années.
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