Choisir vos paramètres

Choisir votre langue
Commentaire hebdomadaire

Rattrapage économique du Québec sur l’Ontario

Est-il en cours? La comparaison par habitant est-elle l’ennemie du bonheur? Ou un piège analytique?

   Oui

6 février 2026
Sonny Scarfone
Économiste principal

Pour illustrer les limites des mesures moyennes, un truc hérité de quelques années d’enseignement de l’économie et de la statistique consiste à recourir à l’exemple suivant. Imaginons un café près d’une université où se trouvent vingt personnes, qui gagnent pour l’essentiel des salaires d’étudiants. Puis, soudainement, le joueur le mieux rémunéré de [l’équipe de la LNH locale] fait son entrée. En moyenne, le café compte désormais 21 millionnaires. Mais le client médian demeure quelqu’un qui gère un compte de banque de façon plus serrée.

 

Bien sûr, il est courant d’évaluer le progrès économique d’une région à l’aide de mesures moyennes. Celles-ci présentent l’avantage de nécessiter peu de traitements statistiques. Lorsque disponibles, les valeurs médianes peuvent toutefois être privilégiées, puisqu’elles sont moins sensibles aux valeurs extrêmes.

 

PIB par habitant

 

C’est dans cet esprit que plusieurs dressent le bilan du premier ministre sortant, François Legault, qui a fait du rattrapage économique du Québec par rapport à l’Ontario l’un de ses principaux champs de bataille, et ce, bien avant son premier mandat amorcé en 2018.

 

Le point de comparaison est logique. Structurellement, l’économie ontarienne est la plus similaire à celle du Québec, les chaînes d’approvisionnement sont souvent intégrées, et les deux provinces se font concurrence pour attirer les investissements étrangers. La manière traditionnelle d’évaluer ce progrès repose sur le PIB par habitant, soit la production économique moyenne rapportée à la population, au Québec par rapport au ratio observé en Ontario.

 

Sur ce point, M. Legault a atteint son objectif. Comme l’illustrent les lignes pleines du graphique 1, l’écart de PIB par habitant entre les deux provinces est passé de 13,7 % en 2018 à 9,2 % en 2024, avant de remonter légèrement à 9,7 % en 2025, selon nos estimations. Cette réduction s’explique par une hausse de 5 % du PIB par habitant au Québec sur la période, contre seulement 0,3 % en Ontario. L’écart n’a ainsi jamais été aussi faible qu’en 2024. Cette moyenne demeure toutefois sensible à des facteurs de composition, en particulier à une dynamique démographique divergente.


À l’image des étudiants au café, l’arrivée de personnes au profil économique différent n’a pas nécessairement d’incidence sur la richesse individuelle des résidents présents ex ante, mais elle peut modifier sensiblement la moyenne observée.

 

Les lignes pointillées du graphique 1 illustrent l’évolution du PIB par habitant une fois exclus les résidents non permanents (RNP)1, dont la population a fortement augmenté, particulièrement depuis 2022. Cette catégorie inclut notamment des personnes qui affichent en général des revenus inférieurs à la moyenne de ceux de la population native, du moins pour quelques années suivant leur arrivée au pays. En recoupant différentes données de Statistique Canada au 1er juillet, on observe que la proportion de RNP dans la population ontarienne a augmenté de 4,7 points de pourcentage entre 2018 et 2025, pour atteindre 8,6 %, contre une hausse de 3,9 points au Québec, où elle s’établit à 6,2 %.

 

Dans quelle mesure cette différence de composition démographique est-elle susceptible d’influencer l’évaluation du progrès économique du Québec? La réponse demeure globalement positive, mais elle appelle une nuance importante.

 

Le PIB par habitant (excluant les RNP) continue d’avoir progressé plus rapidement au Québec qu’en Ontario, soit de 9,4 % contre 5,5 % depuis 2015. Cette divergence de trajectoire se traduit par un resserrement de l’écart de PIB par habitant, qui passe de 15,1 % à 11,9 %. Cela dit, le rattrapage observé cesse en 2022, année à partir de laquelle les effets de composition démographique, plus marqués en Ontario, commencent à peser davantage sur l’indicateur.

 

Verdict : objectif atteint (en cours), bien qu’il y ait une certaine stagnation depuis 2022 lorsqu’on tient compte d’effets de composition.

 

Productivité

 

Le Saint Graal de notre prospérité économique, en ces temps de ralentissement démographique Lien externe au site. où la population en âge de travailler est appelée à stagner ou à diminuer, c’est la productivité. Sur ce plan, le Québec a mieux fait que l’Ontario au cours de la période récente.

 

Entre 2015 et 2024, la productivité a progressé de 10,2 % au Québec, contre 4,0 % en Ontario (graphique 2). Il convient toutefois de noter qu’aucun gain net n’a été observé depuis 2022. Les années de pandémie compliquent l’interprétation, des effets de composition sectorielle ayant poussé temporairement la productivité à la hausse puisque les secteurs les plus touchés par les restrictions sanitaires affichaient en moyenne une productivité plus faible. Depuis 2022, la productivité stagne au Québec, alors qu’elle a reculé d’environ 3 % en Ontario. Sans qu’il soit possible d’inférer une causalité à partir des seuls effets de composition, ce point d’inflexion coïncide avec les changements démographiques analysés précédemment.


On observe par ailleurs que l’avantage concurrentiel du Québec en matière de coût unitaire de main d’œuvre s’est nettement amenuisé au cours de la dernière décennie. Cet indicateur, qui mesure le ratio entre la rémunération par heure travaillée et la valeur ajoutée réelle, est passé de 0,58 au Québec en 2015 (contre 0,60 en Ontario) à 0,80 en 2024 (contre 0,79 en Ontario).

 

Ici encore, la leçon associée aux moyennes demeure pertinente. Les effets de composition sectorielle n’altèrent toutefois pas fondamentalement le diagnostic. En 2015, 5 des 19 secteurs d’entreprises recensés par Statistique Canada, représentant 31 % des emplois au Québec, affichaient un coût unitaire de main d’œuvre plus élevé que celui observé en Ontario. En 2024, cette situation concernait 12 des 19 secteurs, qui regroupent 67 % des emplois.

 

Verdict : un rattrapage a eu lieu, bien que les gains relatifs de productivité observés au Québec ne se traduisent pas par un avantage concurrentiel en matière de coûts. Si ces gains de productivité peuvent, à court terme, profiter aux travailleurs à travers des salaires plus élevés, ils sont susceptibles de poser des enjeux à plus long terme pour la compétitivité des entreprises et l’attractivité du Québec pour les investissements si la progression des coûts de main d’œuvre continue de dépasser celle de la productivité.

 

Les revenus d’emploi

 

Le portrait est moins nuancé lorsqu’il s’agit des revenus, bien que, là encore, certains effets de composition puissent être présents. Cet indicateur comporte toutefois l’avantage d’être disponible sous forme médiane, et ventilé par tranche d’âge, ce qui permet d’établir des diagnostics qui s’appliquent au plus grand nombre et d’évaluer l’atteinte des objectifs de manière plus robuste.

 

En 2015, pour chacune des catégories d’âge, le revenu d’emploi médian en Ontario dépassait celui du Québec de plus de 5 500 $. En 2023, dernière année pour laquelle les données sont disponibles, cet écart s’est nettement réduit et n’est plus que de 2 200 $, toutes catégories d’âge confondues (graphique 3).


D’une part, certains pourraient soutenir que la fiscalité québécoise, plus imposante et plus progressive, tend à accentuer les écarts de revenus nets au détriment des ménages québécois. Cette lecture doit toutefois être nuancée. Les Québécois bénéficient en contrepartie d’un niveau plus élevé de services publics provinciaux et, comme l’ont montré les travaux de Pierre Fortin Lien externe au site., plusieurs indicateurs corrigés pour le coût de la vie suggèrent qu’un rattrapage économique substantiel aurait déjà été réalisé, y compris selon certaines déclinaisons du PIB.

 

Cela dit, un écart subsiste en matière de revenu d’emploi moyen. Ici encore, la leçon du café demeure pertinente. Dans une économie marquée par des déficits budgétaires élevés, des coûts de santé appelés à croître et une démographie moins favorable, un rattrapage sur cet indicateur constituerait un appui supplémentaire, tant pour la soutenabilité des finances publiques que pour la capacité du Québec à offrir davantage d’occasions d’emplois qualifiés et attrayants.

 

Verdict : un rattrapage a bel et bien eu lieu, sans équivoque.

 

Conclusion

 

Le diagnostic est assez clair : sur trois mesures centrales, l’économie québécoise a convergé vers celle de l’Ontario. Oui, le Québec s’est bien porté. Oui, il a mieux traversé la pandémie. Mais cette convergence s’explique aussi, en partie, par une performance plutôt atone du côté ontarien.

 

L’Ontario demeure toutefois l’économie la plus comparable au Québec et, à ce titre, un repère incontournable, bien qu’elle bénéficie d’un avantage de concentration en tant que principal pôle des sièges sociaux canadiens. Encore faut-il se rappeler que la comparaison sur plusieurs de ces indicateurs, aussi utile soit elle pour l’analyse, demeure souvent une pauvre boussole pour apprécier le bien-être économique réel Lien externe au site.. Et comme l’aurait dit Theodore Roosevelt (attribution historiquement contestée), elle peut aussi être l’ennemie du bonheur (the thief of joy).


1 La contribution des RNP au PIB ne peut être mesurée précisément. L’indicateur ne se lit pas en valeur absolue; il relativise plutôt, entre provinces, l’incidence d’un changement de composition démographique sur la moyenne par habitant.

Lire la publication Indicateurs économiques de la semaine du 18 au 22 juillet 2022

Consultez l'étude complète en format PDF.

NOTE AUX LECTEURS : Pour respecter l’usage recommandé par l’Office québécois de la langue française, nous employons dans les textes, les graphiques et les tableaux les symboles k, M et G pour désigner respectivement les milliers, les millions et les milliards. MISE EN GARDE : Ce document s’appuie sur des informations publiques, obtenues de sources jugées fiables. Le Mouvement Desjardins ne garantit d’aucune manière que ces informations sont exactes ou complètes. Ce document est communiqué à titre informatif uniquement et ne constitue pas une offre ou une sollicitation d’achat ou de vente. En aucun cas, il ne peut être considéré comme un engagement du Mouvement Desjardins et celui-ci n’est pas responsable des conséquences d’une quelconque décision prise à partir des renseignements contenus dans le présent document. Les prix et les taux présentés sont indicatifs seulement parce qu’ils peuvent varier en tout temps, en fonction des conditions de marché. Les rendements passés ne garantissent pas les performances futures, et les Études économiques du Mouvement Desjardins n’assument aucune prestation de conseil en matière d’investissement. Les opinions et les prévisions figurant dans le document sont, sauf indication contraire, celles des auteurs et ne représentent pas la position officielle du Mouvement Desjardins.