- Jimmy Jean
Vice-président, économiste en chef et stratège
Le retour de la loi du plus fort redéfinit le cadre économique
Le premier commentaire de l’année aurait pu être consacré aux thèmes conjoncturels habituels : la faiblesse persistante de l’investissement des entreprises canadiennes, l’urgence de relancer la productivité dans un contexte de croissance démographique rabattue, ou encore des finances publiques engagées sur une trajectoire de plus en plus périlleuse. Ces enjeux demeurent centraux. Mais l’actualité récente a ramené brutalement la géopolitique à l’avant-plan.
L’intervention militaire américaine au Venezuela, survenue le week-end dernier, signale un retour assumé de la puissance comme variable déterminante de l’environnement économique mondial. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, un président américain ne se contente plus de vouloir projeter sa supériorité technologique, financière ou militaire; il assume des visées territoriales explicites, dont l’annexion du Groenland, qui figure parmi les priorités affichées. Cela est loin d’être chose faite. Mais, comme pour d’autres volontés perturbatrices, qu’il s’agisse des tarifs douaniers, des déportations ou de la remise en cause de l’indépendance de la Réserve fédérale, l’administration Trump persiste et signe.
Depuis plusieurs décennies, l’analyse macroéconomique s’est développée dans un cadre implicite de relative stabilité géopolitique. Le consensus reposait sur un socle jugé solide : état de droit prévisible, indépendance des politiques monétaires, continuité institutionnelle. Les conflits existaient, mais ils étaient généralement perçus comme exogènes, localisés et peu susceptibles de remettre en cause les règles fondamentales du jeu international, sauf exception. Même lors des interventions américaines passées, la logique demeurait celle de la gestion de crises, de la dissuasion ou du changement de régime, et non celle d’une expansion territoriale assumée. Ce cadre est aujourd’hui fragilisé.
Pour nous, en tant qu’économistes, l’enjeu consiste à évaluer les implications de cette transformation. Elles sont potentiellement plus fondamentales que ne le suggèrent les réactions immédiates des marchés. Ceux-ci peuvent rationnellement éviter la surréaction si l’intervention demeure circonscrite et que les anticipations sur les variables de base, comme la croissance, les profits ou la politique monétaire, ne sont pas trop ébranlées. Mais le cadre de référence des agents économiques se transforme. Dans cet environnement devenu plus volatil, l’investissement devient plus sensible au risque politique, les chaînes de valeur, plus vulnérables aux ruptures et les primes de risque, plus instables.
Nous sommes donc en plein changement de régime de sécurité, un basculement qui s’opère à une vitesse étourdissante. Les engagements de l’OTAN à accroître les dépenses militaires reposaient autant sur une logique de dissuasion que sur la volonté d’apaiser le président américain. Or, pas plus tard qu’en novembre 2025, le Chef d’État‑Major des Armées de la France a provoqué un électrochoc en déclarant que ce pays devait être prêt à « accepter de perdre ses enfants ». Le département de la Défense américain a été rebaptisé département de la Guerre. Des experts de premier plan préviennent que l’année 2026 pourrait être la plus dangereuse depuis 1945 et être marquée par une multiplication des conflits armés et une instabilité géopolitique sans précédent.
Certes, d’autres se veulent plus mesurés et rappellent le rôle dissuasif des capacités nucléaires et des interdépendances économiques. Il reste que ces constats invitent à une certaine humilité analytique en ce début d’année. La science économique conserve toute sa capacité explicative, mais elle doit désormais être pensée en articulation avec des dynamiques que l’on croyait reléguées au passé. C’est probablement l’un des fils conducteurs majeurs de l’année qui s’ouvre.
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