- Mirza Shaheryar Baig
Stratège en devises étrangères
Que nous ont appris les banques centrales cette semaine?
Huit grandes banques centrales, dont la Réserve fédérale (Fed) et la Banque du Canada (BdC), se réunissaient cette semaine dans le contexte de la guerre au Moyen‑Orient. S’il y a un point à retenir de leurs décisions, c’est celui-ci : la géopolitique est désormais au cœur de la politique monétaire. Les banquiers centraux ne contrôlent pas les prix à la pompe, mais ils peuvent essayer d’empêcher une flambée des prix de se transformer en spirale inflationniste plus large. Le défi est de taille lorsque le déclencheur est un choc de l’offre plutôt qu’une demande en surchauffe. Les décideurs devraient-ils « ignorer » une poussée ponctuelle des prix de l’énergie, ou agir de façon préventive et se risquer à resserrer une économie déjà au ralenti? C’est tout un dilemme, et ce n’est pas pour rien que les banques centrales ont fini par adopter des approches très différentes cette semaine.
Commençons par la Banque d’Angleterre (BoE), qui a offert la plus grande surprise de la semaine. Dans sa première décision unanime en plus de quatre ans, la BoE a maintenu les taux à 3,75 %, ajoutant qu’elle serait « prête à agir » si les anticipations inflationnistes commençaient à augmenter. Ce message s’avère nettement plus agressif que ce à quoi s’attendaient les marchés, considérant que celui de février laissait plutôt présager des baisses à l’horizon. Le changement dans la tarification du marché a été important : le marché des swaps anticipait des réductions de taux de 50 points de base il y a un mois à peine – il intègre maintenant des hausses de 70 points de base!
De l’autre côté de la Manche, la Banque centrale européenne (BCE), qui tenait également sa réunion, s’est montrée relativement plus mesurée dans son évaluation de l’inflation. Depuis l’an dernier, la présidente Lagarde a souvent affirmé que la BCE se trouvait à un « bon endroit » pour signaler une posture d’attente. Elle n’a rien dit de tel cette semaine et a plutôt insisté sur le besoin d’« agilité » pour répondre aux risques. Cela laisse planer des hausses de taux d’intérêt, mais selon un calendrier qui demeure vague.
La Banque de réserve d’Australie (RBA) est allée plus loin en relevant les taux de 25 points de base, portant le taux d’encaisse à 4,10 %. Les décideurs australiens ont qualifié cette décision de préventive, car l’inflation d’origine intérieure était déjà trop élevée avant le choc de l’approvisionnement en énergie. Comme l’a clairement indiqué la gouverneure Michele Bullock, la hausse des prix de l’essence stimulera l’inflation, mais n’est pas à l’origine de la décision : l’inflation était déjà trop élevée, la demande, trop forte et le marché de l’emploi, tendu. Cela dit, ce n’était pas une décision facile : elle a été prise à 5 voix contre 4, ce qui en fait la plus serrée des 17 dernières années au moins.
Plus près de chez nous, la Fed a maintenu son taux directeur inchangé, un membre du comité de politique monétaire ayant voté pour une réduction. La médiane des projections des membres du comité montre que moins de dirigeants s’attendent maintenant à plusieurs réductions de taux cette année. Mais de toute évidence, il y a eu un large désaccord au sein du comité : un membre s’attend à ce que le taux des fonds fédéraux augmente de 25 points de base d’ici la fin de l’année prochaine, tandis qu’un autre s’attend à ce qu’il diminue de 125 points de base (possiblement le gouverneur Miran, qui a voté en faveur d’une réduction cette semaine). Le président Powell a souligné que les perspectives d’inflation étaient maintenant plus incertaines et a évité de commenter la question de savoir si la progression des prix de l’essence entraînerait une hausse des anticipations d’inflation. Néanmoins, il est clair que la probabilité de baisses de taux multiples cette année a diminué et que la possibilité de hausses a augmenté.
Enfin, la BdC a tenté de se positionner quelque part au milieu. Ses dirigeants ont maintenu le taux directeur inchangé à 2,25 %, mais ont signalé que les risques pour la croissance économique sont orientés à la baisse et que les risques pour l’inflation sont orientés à la hausse. Toutefois, la BdC s’est clairement montrée moins inquiète que les autres banques centrales quant au risque d’effets de second tour. Dans sa déclaration de politique monétaire, le Conseil de direction conclut ainsi : « Avec l’inflation proche de la cible et l’économie en situation d’offre excédentaire, le risque que la hausse des prix de l’énergie se propage rapidement aux prix d’autres biens et services semble contenu. » Le ton général de la rencontre indiquait que la BdC est plus disposée que ses pairs en Europe et en Australie à faire fi des prix de l’énergie plus élevés, pour autant que le conflit ne dure pas trop longtemps.
En fin de compte, cette semaine nous a montré que le choc d’approvisionnement énergétique a bouleversé la trajectoire antérieure des politiques monétaires. Toutes les banques centrales sont confrontées au même défi : trouver une manière de garder l’inflation bien ancrée dans un monde où les risques géopolitiques peuvent changer les perspectives du jour au lendemain. Les points de départ et les expositions relatives signifient que les banques centrales peuvent diverger. Mais elles font toutes face à des compromis qui pourraient s’avérer coûteux.
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