- Randall Bartlett
Économiste en chef adjoint
Pourquoi l'indépendance des banques centrales est importante
Le vendredi 9 janvier 2026, le département de la Justice des États‑Unis a pris la décision sans précédent d’envoyer à la Réserve fédérale des citations à comparaître devant un grand jury. Cette mesure fait suite à une campagne soutenue Lien externe au site. de l’administration américaine pour faire pression sur le conseil de la Réserve fédérale (Fed) afin que cette dernière abaisse les taux d’intérêt, que l’état de l’économie américaine le justifie ou non. Le président de la Fed, Jerome Powell, a répondu dimanche par une déclaration [en anglaise seulement] Lien externe au site. tout aussi inédite, dans laquelle il dénonce ces citations à comparaître pour ce qu’elles sont – une nouvelle ligne franchie dans les attaques politiques contre l’indépendance de la Fed.
Compte tenu du succès de l’indépendance des banques centrales, il peut être facile d’oublier pourquoi elle est si importante. Si cela est tenu pour acquis aujourd’hui, la politique monétaire n’a pas toujours été conduite ainsi. Les banques centrales ont gagné progressivement en indépendance après la période de forte inflation ayant commencé à la fin des années 1960 et atteint un sommet au début des années 1980. L’ingérence politique dans le processus d’établissement des taux d’intérêt a été identifiée comme l’un des principaux responsables de cette situation, les politiciens ayant fait passer leurs intérêts électoraux à court terme avant les intérêts économiques à long terme de leur pays. Les hausses agressives de taux d’intérêt, d’abord par la Fed Lien externe au site., puis par d’autres banques centrales, ont provoqué une contraction des économies en surchauffe et un ralentissement rapide de l’inflation. D’autres innovations ont finalement mené aux cadres de ciblage de l’inflation actuellement utilisés dans le monde. À partir du début des années 1990, ces cadres ont contribué à maintenir l’inflation près des cibles des banques centrales pendant des décennies, jusqu’à ce que les perturbations des chaînes d’approvisionnement fassent grimper les prix après la pandémie de COVID‑19.
La crédibilité des banques centrales est la clé du succès du ciblage de l’inflation. Les acteurs qui fixent les prix dans l’économie, qu’il s’agisse d’entreprises ou de travailleurs, doivent avoir confiance que l’inflation restera proche de la cible de la banque centrale pendant toute la durée des contrats. Autrement, chacun y va de son propre scénario en y intégrant des hausses de prix, avec une tendance à supposer une inflation plus élevée pour réduire le risque de voir les prix ou la rémunération reculer en termes réels. Ce type de comportement a contribué à l’inflation par augmentation salariale dans les années 1970.
On dit que la crédibilité est difficile à gagner, mais facile à perdre. Et les banques centrales ont acquis la leur sur des décennies, en communiquant des messages cohérents et en modifiant leurs politiques dans le but d’atteindre un objectif précis, à savoir, en général, une inflation tournant autour de 2 % dans les économies avancées. Une récente étude [en anglais seulement] Lien externe au site. de la Banque centrale européenne a confirmé qu’au cours des 50 dernières années, « les banques centrales qui ne sont pas soumises à un contrôle gouvernemental ont été en mesure de mener des politiques monétaires plus crédibles, et ont donc été plus à même d’assurer la stabilité des prix ». Dans le contexte précis des États‑Unis, la recherche [en anglais seulement] Lien externe au site. a maintes fois démontré que les pressions politiques exercées sur la Fed par le passé pour qu’elle assouplisse sa politique monétaire ont fortement et durablement augmenté le niveau des prix, n’ont pas eu d’incidence positive sur l’activité économique réelle et ont eu un effet plus important sur les attentes en matière d’inflation.
Les attaques contre le conseil de la Fed et les nominations partisanes dans l’espoir d’un gain politique à court terme risquent d’éroder la crédibilité de la banque centrale la plus importante au monde. C’est le genre de mesures prises par des pays comme la Russie, la Turquie, l’Argentine, le Venezuela et le Zimbabwe, qui ne sont guère des modèles de stabilité institutionnelle. Selon la Banque mondiale, la solidité des institutions américaines s’est effritée au cours des dernières décennies. La Fed est en grande partie parvenue à échapper à cette décadence grâce à la reconnaissance bipartisane de son importance centrale pour l’économie et les systèmes financiers tant américains que mondiaux.
Alors, pourquoi les attaques agressives contre l’indépendance de la Fed maintenant? Les États‑Unis traversent une période de forte concentration du pouvoir exécutif à la Maison‑Blanche, qui s’accompagne d’importants déficits publics attendus. Cela crée les conditions d’une « dominance budgétaire », que l’ancienne présidente de la Fed Janet Yellen a définie dans un récent discours [en anglais seulement] Lien externe au site. comme « une situation où la position budgétaire du gouvernement — ses déficits et sa dette — exerce une telle pression sur ses besoins de financement que la politique monétaire devient subordonnée à ces besoins ». Dans un régime de dominance budgétaire, l’allégement de la charge financière du gouvernement devient la priorité, tandis que le mandat de stabilité des prix et de plein emploi est relégué au second plan. Un tel régime entraîne habituellement une inflation plus élevée et plus volatile ou des cycles d’affaires motivés par des considérations politiques. Les attentes inflationnistes peuvent alors se désancrer. Les primes à terme et les coûts d’emprunt sont également susceptibles d’augmenter, « car les investisseurs craignent que le gouvernement s’appuie sur l’inflation ou la répression financière pour gérer sa dette », toujours selon Yellen.
Pour toutes ces raisons, la dominance budgétaire doit être évitée, en particulier aux États‑Unis. Malheureusement, l’administration américaine semble largement imperméable aux leçons de l’histoire. Et si les marchés semblent avoir considéré ce nouvel abus de pouvoir simplement comme du nouveau bruit provenant de Washington, les prix records de l’or suggèrent que les investisseurs ne sont pas tous optimistes pour la suite. En effet, même si des taux d’intérêt à court terme inutilement bas donnent un coup de pouce à l’économie américaine dans un avenir rapproché, à long terme, tout le monde sera perdant.
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