- Nom du rédacteur
- Sonny Scarfone
Économiste principal
Analyser sans surinterpréter : le marché du travail québécois est probablement moins faible que ne le laisse croire l’EPA
Le marché du travail québécois s’est stabilisé en octobre. L’emploi a augmenté de 7 500 postes après les reculs marqués en août et en septembre, tandis que le taux de chômage est redescendu de 6,0 % à 5,7 %. Le gain provenait toutefois presque entièrement du travail à temps partiel. Comme nous l’expliquons dans notre analyse Lien externe au site. publiée ce matin, les données demeurent donc plutôt mitigées. Elles ne changent surtout pas fondamentalement le portrait des derniers mois, ni la question qui nous intéresse ici. Pourquoi l’Enquête sur la population active (EPA) brosse‑t‑elle un portrait beaucoup plus sombre du marché du travail québécois que plusieurs autres indicateurs?
Car beaucoup d’encre a coulé cette année au sujet de la faiblesse du marché du travail québécois. Pas étonnant. Selon l’EPA, le Québec avait perdu 54 100 emplois entre août 2025 et août 2026, ce qui le plaçait bon dernier parmi les provinces (voir tableau). Pourtant, l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) racontait une tout autre histoire : 5 900 emplois salariés avaient plutôt été ajoutés sur la même période.
On ne reprochera évidemment pas aux analystes d’analyser, aux politiciens de politiser, ni aux journalistes de chercher leur manchette. Nous sommes d’ailleurs régulièrement sollicités par les médias pour commenter les résultats de l’EPA. Et pour cause. L’enquête fournit le portrait le plus actuel du marché du travail et permet de le décortiquer selon différentes caractéristiques sociodémographiques. Mais cette rapidité a une contrepartie. Ses estimations comportent une marge d’incertitude et les variations mensuelles peuvent être volatiles. Quand une bonne partie d’un mouvement national repose sur les fluctuations de l’emploi d’un seul secteur dans une seule province, comme celles en éducation au Québec en septembre Lien externe au site., un peu de discernement s’impose.
C’est d’autant plus vrai dans une période de changements démographiques importants. Dans une note technique Lien externe au site. publiée cet été, Statistique Canada souligne que l’EPA intègre les variations du nombre de résidents non permanents à l’aide de moyennes mobiles sur 12 mois. Cette méthode stabilise les estimations, mais peut retarder la prise en compte de changements démographiques rapides et contribuer temporairement aux écarts avec l’EERH. L’agence recommande d’ailleurs d’examiner les tendances sur plusieurs mois plutôt que d’accorder trop de poids à une seule publication.
Comme toute enquête par échantillon, l’EPA doit rester représentative d’une population qui a beaucoup changé1. Son échantillon rotatif doit donc continuellement s’adapter à cette réalité. Lorsque le signal étonne, mieux vaut vérifier si les autres données racontent la même histoire. L’EERH offre justement un point de comparaison intéressant : largement fondée sur un recensement des données administratives de la paie, elle est beaucoup moins exposée à l’erreur d’échantillonnage que l’EPA.
Deux enquêtes, deux histoires
Le problème n’est pas que les deux enquêtes diffèrent. Elles ne mesurent pas exactement la même chose, l’EERH portant sur les emplois salariés alors que l’EPA couvre également le travail autonome, et des écarts sont donc inévitables. Pendant des années, les deux séries ont d’ailleurs raconté essentiellement la même histoire au Québec, jusque dans les mouvements extrêmes de la pandémie. Ce qui frappe aujourd’hui est plutôt l’ampleur de leur divergence récente (graphique 1). Il faut néanmoins rester prudent, car une partie de cet écart pourrait s’atténuer au fil des révisions des données les plus récentes. La divergence ne va par ailleurs pas toujours dans la même direction. En Ontario, c’est plutôt l’EPA qui affiche une croissance de l’emploi beaucoup plus forte que l’EERH. C’était également le cas au Québec en 2018 et en 2019. Quand deux applications météo ne s’entendent pas, regarder par la fenêtre reste une option. Faisons la même chose ici en cherchant des indices ailleurs.
Un premier endroit où chercher confirmation est du côté des finances publiques. Les recettes d’impôt ne constituent évidemment pas une mesure du marché du travail, puisqu’elles dépendent aussi des revenus gagnés et du régime fiscal. Elles offrent néanmoins un test de cohérence utile. Au cours des 12 derniers mois, les rentrées fiscales ont mieux résisté que ne le suggérerait le recul des heures travaillées dans l’EPA (graphique 2, à gauche). L’évolution des heures travaillées et des salaires horaires cadre d’ailleurs davantage avec le portrait plus résilient de l’EERH qu’avec une détérioration marquée du marché du travail.
Une faiblesse aussi prononcée du marché du travail devrait laisser davantage de traces du côté des entreprises. Pourtant, les avis de licenciements collectifs ne signalent pas de détérioration généralisée en 2026 (graphique 3). Les niveaux observés cette année demeurent dans l’ensemble comparables à ceux de 2023 et de 2024, tandis que les pointes de 2025 étaient largement attribuables à quelques événements exceptionnels, notamment les fermetures des entrepôts d’Amazon et la liquidation de La Baie.
Ces avis ne couvrent évidemment pas toutes les pertes d’emploi et mesurent des intentions de licenciement. Ajoutés aux données de l’EERH et aux données fiscales, ils renforcent néanmoins le même constat. Le marché du travail québécois a ralenti, sans montrer tous les signes d’une détérioration aussi marquée que celle suggérée par l’EPA.
Ne jetons pas l’EPA avec l’eau du bain
L’EPA demeure incontournable. Elle arrive vite et couvre des dimensions que les autres enquêtes ne couvrent pas, comme la durée du chômage ou le travail à temps partiel involontaire. Elle permet aussi de décortiquer le marché du travail selon une foule de caractéristiques sociodémographiques, notamment l’âge ou le statut d’immigrant au Canada. Sa publication fait aussi bouger les marchés financiers, parfois de façon disproportionnée par rapport à ce que révèlent les détails. Les marchés réagissent vite au chiffre d’ensemble, alors que certains mouvements peuvent reposer sur des variations très concentrées dans une province, un secteur ou un groupe de travailleurs. C’est l’un des revers de la médaille d’une statistique publiée rapidement et suivie d’aussi près.
C’est précisément parce qu’on accorde autant d’importance à l’EPA qu’il faut savoir prendre du recul lorsque certains mouvements mensuels semblent difficiles à réconcilier avec le reste des données. Aucun des indicateurs présentés ici ne permet à lui seul de conclure que l’EPA a « tort ». Ensemble, ils invitent toutefois à ne pas prendre son signal particulièrement faible au pied de la lettre.
La même prudence vaut dans l’autre sens. Un bon mois ne suffit pas davantage à conclure à un redressement durable. Lorsqu’un résultat national repose en bonne partie sur les fluctuations d’un secteur dans une seule province, analystes, politiciens, journalistes et investisseurs ont tout intérêt à regarder au‑delà du chiffre vedette et à croiser les sources avant de conclure.
Cette discipline importe aussi pour la politique monétaire. Pour la Banque du Canada, ce n’est pas le dernier chiffre spectaculaire de l’EPA qui importe, mais ce que l’ensemble des indicateurs révèle sur l’ampleur des capacités excédentaires. Le diagnostic n’est pas le même selon que le marché du travail se contracte réellement ou connaît plutôt une période de faible croissance dans un contexte de stagnation démographique.
1 Ce défi de représentativité n’est pas propre aux statistiques économiques. Les sondeurs électoraux, notamment, ont dû adapter leurs méthodes face aux biais de non‑réponse [en anglais seulement] Lien externe au site.. Nate Cohn, du New York Times, a notamment montré comment les choix de pondération peuvent mener à des lectures différentes d’une même course électorale [en anglais seulement] Lien externe au site.. Les résultats des élections de mi‑mandat de 2026 soulèvent d’ailleurs déjà la possibilité que certaines de ces méthodes aient cette fois corrigé un peu trop dans l’autre sens. Il faudra toutefois davantage de recul pour en juger.
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