- Jimmy Jean
Vice-président, économiste en chef et stratège
Le revenu minimum garanti : une réponse à l’IA qui est toujours aussi utopique
La hausse récente du taux de chômage chez les jeunes et les récents diplômés en Amérique du Nord a ravivé les craintes d’un effet délétère de l’intelligence artificielle sur l’emploi. Il n’en faut guère plus pour que le débat ramène l’idée d’un revenu universel de base. L’idée serait que l’intelligence artificielle ne serait pas une révolution technologique ordinaire. Contrairement à la mécanisation ou à l’informatique, elle automatise le travail cognitif, et non seulement le travail répétitif.
La thèse, notamment soutenue par les dirigeants du secteur technologique américain, veut que la perturbation soit si révolutionnaire et si rapide qu’elle élimine des emplois à un rythme décuplé comparativement aux nouveaux emplois qu’elle pourrait créer. Si cette rupture se matérialisait, songer à reconvertir des millions de travailleurs déplacés relèverait de la futilité : les emplois de substitution n’existeraient pas. Pour conserver un système de marché, il faudrait alors qu’il puisse y avoir une assurance garantissant un revenu, indépendamment d’une participation au marché du travail.
Ce scénario repose évidemment sur les branches plus catastrophistes de l’arbre des possibilités. Et encore faut‑il préciser les conditions dans lesquelles un tel système serait économiquement soutenable, car dans sa version la plus souvent avancée, soit celle d’un revenu financé par les gains de productivité associés à l’IA, la mise en place d’un tel système relèverait d’un effort herculéen.
Incolore, inodore et indolore
La prémisse du scénario catastrophiste s’articule autour de gains de productivité à la fois substantiels et diffusés à l’ensemble de l’économie. Or, les données ne confirment pas encore cette thèse. Un récent sondage [en anglais seulement] Lien externe au site. du National Bureau of Economic Research auprès d’environ 6 000 dirigeants aux États‑Unis, au Royaume‑Uni, en Allemagne et en Australie révèle que 89 % des gestionnaires n’observent aucun changement mesurable de productivité depuis trois ans, et ce, malgré une adoption de l’IA en forte hausse. On retrouve le paradoxe formulé par Robert Solow en 1987 : « L’ère informatique est visible partout sauf dans les statistiques de productivité. »
Des études microéconomiques montrent bien des gains variant de 10 à 50 % sur des tâches précises. Cela fait partie des éléments prometteurs qui soutiennent l’engouement boursier pour l’IA. Or, historiquement, la transformation de progrès d’efficience localisés en gains macroéconomiques s’appuie sur des réorganisations profondes des processus de production, dont les délais sont incertains. Situation inusitée : c’est au sein des administrations publiques, sous de lourdes pressions pour gagner en efficience, que les bénéfices pourraient être récoltés en premier. Quand on connaît toutefois les difficultés de mesure de la productivité au sein du gouvernement, cela reste peu encourageant pour la dimension statistique de la question.
Quatre conditions difficiles à respecter
Supposons néanmoins que les gains finissent par arriver. Le financement d’un revenu garanti universel exige alors que quatre conditions soient réunies simultanément.
Première condition : il faut un gain de productivité substantiel, et durable. Nous avons vu que c’est loin d’être acquis. Parier sur une manne fiscale hypothétique pour concevoir aujourd’hui une architecture de redistribution permanente, c’est construire sur du sable.
Deuxième condition : ce gain doit être captable par l’État. Or, les gains de productivité liés à l’IA peuvent se matérialiser de façons qui échappent à l’assiette fiscale traditionnelle. Une entreprise dont la « main‑d’œuvre » est devenue un modèle d’IA pourrait domicilier ses profits dans une juridiction accommodante. Contrairement à l’usine ou au travailleur, le capital numérique est intrinsèquement mobile. C’est précisément parce que le travail humain était le facteur de production le moins mobile qu’il a, par défaut, porté la majorité du fardeau fiscal dans nos démocraties.
Troisième condition : le dilemme du prisonnier que représente la fiscalité internationale devra être résolu. L’OCDE avait tenté d’y répondre avec le taux minimum mondial de 15 % sur les multinationales, mais c’est un taux qui reste bien en deçà de ce que nécessiterait un programme de revenu universel. Cela d’autant plus que les exceptions sont nombreuses, témoignant de la difficulté de la tâche de concertation. Surtout, la coordination fiscale internationale avance à une vitesse géologique pendant que les perturbations technologiques, elles, avancent à la vitesse de l’éclair.
On retrouve d’ailleurs ici la même asymétrie qui mine la politique climatique : le problème est global, mais les instruments de politique restent souverains et mal alignés. La Finlande a instauré la première taxe carbone en 1990. Trente‑six ans plus tard, la tarification du carbone ne couvre qu’un quart des émissions mondiales, et avec des taux qui varient d’une juridiction à l’autre. Combien de temps faudra‑t‑il pour s’entendre sur la façon de taxer adéquatement une propriété intellectuelle qui peut se promener dans n’importe quelle juridiction?
Quatrième condition, et peut‑être la plus négligée : les gains de productivité ne peuvent pas être entièrement absorbés par la dislocation elle‑même. Si l’IA génère effectivement un surplus économique net disponible pour la redistribution, mais que ce surplus est largement consacré à indemniser les travailleurs affectés, on ne règle pas l’enjeu actuel de la soutenabilité de l’État‑providence dans les sociétés occidentales.
Au contraire, on risque de l’exacerber. Par exemple, en supposant qu’on se rende à instaurer un revenu universel de base, on pourrait envisager un scénario subséquent où la base fiscale finirait par se rétrécir (par mobilité, optimisation, ou autre) précisément au moment où les pressions sur les dépenses s’accélèrent. Une configuration cauchemardesque pour des gouvernements qui arrivent déjà mal en point à ce rendez‑vous, endettés par la pandémie, fragilisés par le vieillissement démographique, les besoins soudains en défense, et toujours pris en étau entre des attentes citoyennes croissantes et des marges de manœuvre budgétaires amincies.
Et finalement, la question à laquelle les partisans les plus enthousiastes du revenu universel de base ne semblent pas encore avoir trouvé de réponse : est‑il possible de concevoir un système de capture fiscale suffisamment robuste pour financer un tel programme, tout en préservant les signaux de l’économie de marché qui ont précisément rendu possible l’innovation technologique dont on espère des dividendes de façon pérenne? Cela demande, à la manière de Derrida, « de penser la possibilité de l’impossible ».
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