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Commentaire hebdomadaire

La rupture : est-ce le bon diagnostic au bon moment?

13 février 2026
Jimmy Jean
Vice-président, économiste en chef et stratège

Le discours prononcé par le premier ministre Mark Carney à Davos a marqué les esprits. En qualifiant la situation internationale de « rupture » plutôt que de simple transition, il a mis des mots sur un malaise largement partagé : la fragilisation de l’ordre multilatéral et le retour d’un rapport de force assumé entre grandes puissances. Son appel à une coordination accrue des puissances moyennes est cohérent et difficile à contester.

Mais une vision, aussi percutante soit‑elle, ne vaut que par la clarté de ses implications concrètes. Or, à y regarder de plus près, le discours de Davos laisse apparaître plusieurs zones d’ombre qui affaiblissent sa portée.

La première tient à une tension non résolue entre les principes affichés et les choix opérationnels. Invoquer la « vie dans la vérité » de Václav Havel, tout en concluant simultanément un partenariat stratégique avec la Chine relève d’une audace certaine. Havel, faut‑il le rappeler, fut l’un des critiques les plus lucides des régimes autoritaires fondés sur le mensonge institutionnalisé. Mais le problème n’est pas tant le choix du pragmatisme (même au coût de certaines contradictions) que l’absence de lignes rouges explicites. Quels secteurs sont exclus des investissements chinois? Quelles technologies sont jugées sensibles? Sur quels enjeux de sécurité le Canada entend‑il maintenir une position de principe? L’entente avec la Chine ouvre la porte à des investissements bilatéraux dans des secteurs critiques, notamment l’énergie, alors même que la stratégie de sécurité nationale américaine exclut explicitement la présence d’acteurs jugés hostiles dans l’hémisphère occidental. Le Canada peut‑il à la fois dénoncer le « transactionnalisme » des grandes puissances et s’y livrer sans jamais en définir les limites?

Le deuxième enjeu concerne le diagnostic lui‑même. Qualifier la période actuelle de rupture suppose que le virage américain vers l’unilatéralisme constitue un changement irréversible. Or, cette hypothèse mérite d’être nuancée. Donald Trump quittera la Maison‑Blanche d’ici quelques années, et les institutions américaines, bien que mises à rude épreuve, continuent de jouer leur rôle de contre‑pouvoir. Par ailleurs, les faits économiques invitent à la prudence : le commerce mondial a atteint des sommets en 2025 et, malgré un climat géopolitique dégradé, aucune grande économie n’est entrée en récession.

Cela ne signifie pas qu’il faille sous‑estimer les risques. Une stratégie responsable doit intégrer la possibilité d’un retour cyclique du « dominationnisme » américain. Le Canada a raison de vouloir diversifier ses partenariats et réduire certaines dépendances. Mais il y a une différence entre bâtir une résilience stratégique et entériner, par avance, la fin durable du multilatéralisme nord‑américain. Parier exclusivement sur un scénario de rupture permanente expose à des erreurs coûteuses et à des compromis mal assumés.

Enfin, le discours souffre d’un flou temporel récurrent dans ses promesses. Cela commence bien avant Davos, alors que les ambitions affichées de plus que doubler les dépenses de défense, en faire de même avec la capacité électrique, ou encore bâtir une autonomie industrielle stratégique, s’inscrivent sur des horizons de plusieurs décennies. La promesse précédente de 500 000 mises en chantier annuelles relevait déjà de l’utopie. Quant aux 500 G$ d’investissements privés qu’on prétendait pouvoir attirer dans le dernier budget, ils reposent sur l’hypothèse discutable qu’il suffirait d’être « dans le bon camp » pour attirer des capitaux étrangers, alors même que les grands fonds de pension canadiens hésitent depuis des années à investir davantage chez eux. Bref, la réalisation de ne serait‑ce que la moitié de ces ambitions exige des réformes structurelles longues, politiquement difficiles, et une mobilisation soutenue sur 20 à 30 ans. Refuser de le dire, c’est risquer de nourrir des attentes irréalistes, et esquiver le débat sur les coûts et les sacrifices collectifs pour y arriver. Une vision crédible gagnerait à assumer cette transparence pour éviter un effritement de l’adhésion. Car un échec d’exécution ne serait malheureusement pas le premier.

Que faire alors? Le diagnostic posé à Davos est largement fondé : le monde change et le Canada doit s’y adapter. Mais entre le diagnostic et la prescription subsiste un vide qu’il faut combler. Premièrement, en définissant explicitement des lignes rouges en matière de sécurité économique et technologique. Deuxièmement, en calibrant adéquatement les risques entourant les partenariats du Canada avec les grandes puissances. Troisièmement, en abandonnant le transformationalisme instantané au profit d’un plan séquencé, articulé sur plusieurs décennies, avec des objectifs intermédiaires mesurables et des réformes clairement hiérarchisées. Entre la vision inspirante et le plan exécutable, il y a une vertu cardinale qu’on ne peut se permettre de laisser s’effriter : la rigueur. C’est l’heure de retirer l’affiche de la vitrine.

Lire la publication Indicateurs économiques de la semaine du 18 au 22 juillet 2022

Consultez l'étude complète en format PDF.

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