- Jimmy Jean
Vice-président, économiste en chef et stratège
La Banque du Canada pourrait-elle réussir un deuxième atterrissage en douceur?
Le secteur agricole constitue l’un des premiers canaux par lesquels les chocs géopolitiques se transmettent à l’économie canadienne et québécoise : sa double dépendance au diesel comme carburant et aux engrais azotés, dont le coût de production suit de près les prix du gaz naturel, le rend particulièrement sensible aux turbulences sur les marchés mondiaux de l’énergie. Les effets se déploient toutefois avec un décalage caractéristique des cycles de production agricole.
Les engrais azotés comme l’urée et l’ammoniac dépendent fortement du gaz naturel, qui constitue 70 % à 80 % de leurs coûts de production. Les perturbations dans le détroit d’Ormuz affectent notamment les exportations des producteurs du Golfe (notamment ceux du Qatar et d’Arabie saoudite en tête) qui alimentent les marchés mondiaux.
La transmission vers les agriculteurs canadiens ne passe cependant pas par le prix du gaz naturel au Canada, qui reste ancré aux marchés nord-américains (Henry Hub), mais s’opère par les prix mondiaux des engrais, eux-mêmes influencés par les coûts énergétiques en Europe et au Moyen‑Orient, ainsi que par la contraction de l’offre mondiale. Cette hausse des prix se chiffre dans une fourchette de 30 % à 50 % depuis le début de l’année, selon les données des marchés de référence internationaux, ce qui pèse sur les coûts des grandes cultures. Par exemple, au Québec et en Ontario, le maïs-grain, première culture végétale et matière première majeure pour l’alimentation du bétail, figure parmi les plus exposés. Dans les provinces de l’Ouest, c’est plutôt le blé et le canola.
Le secteur agricole absorbe néanmoins ces chocs avec retard, compte tenu du calendrier des décisions agricoles. Les décisions quant aux superficies, aux cultures et aux doses d’engrais se prennent plusieurs mois avant la saison de plantation. Pour la campagne 2026, une portion significative des intrants avait déjà été négociée ou stockée. L’effet ressenti dès cette année tient surtout à la hausse des coûts énergétiques directs (ex. : diesel pour la machinerie et le transport) et au renchérissement des intrants importés dont les coûts de fret suivent les prix du pétrole. Dans notre scénario de base (graphique 1), l’accalmie progressive des tensions dans le détroit d’Ormuz limite l’effet de second tour : la pression sur les marges des producteurs demeure ainsi transitoire et n’enclenche pas une réallocation durable des superficies.
Le risque, en revanche, consiste en une persistance du choc. Si les prix des engrais devaient rester durablement élevés, l’effet de second tour devrait s’affirmer davantage en 2027 : confrontés à des prix d’engrais durablement élevés, les producteurs procéderaient alors à des ajustements (ex. : réduction des superficies en maïs au profit du soya, baisse des quantités d’engrais épandues ou mise en jachère de terres moins rentables), avec des répercussions probables sur les volumes et rendements à l’automne 2027 et, au bout du compte, sur les coûts d’élevage porcin et laitier.
Ce choc s’inscrirait dans un contexte structurel déjà fragilisé. Au tournant de la décennie, les prix alimentaires ont subi un changement structurel (graphique 2) attribuable à plusieurs facteurs, dont la hausse des coûts d’intrants et des prix à l’importation, l’augmentation des salaires le long de la chaîne d’approvisionnement durant la pandémie, la multiplication des épisodes climatiques extrêmes et la robustesse de la demande mondiale.
C’est précisément ce qui complique la tâche de la Banque du Canada (BdC). Son Rapport sur la politique monétaire d’avril 2026 anticipe une pression temporaire à la hausse sur l’inflation avant un retour vers la cible de 2 % en 2027, mais exprime une vigilance quant aux effets de second tour. Bien qu’elle ne représente qu’environ 17 % du panier de l’indice des prix à la consommation (IPC), l’alimentation est particulièrement visible et perçue par les ménages, ce qui lui confère un pouvoir disproportionné sur leurs anticipations. Si ces effets de second tour devaient se matérialiser, la BdC se trouverait dans la position délicate de devoir resserrer davantage une demande intérieure qui affronte déjà de multiples vents contraires, dont le ralentissement démographique, les droits de douane et les fragilités des marchés immobiliers à Toronto et à Vancouver. L’économie canadienne dispose aujourd’hui de marges de manœuvre nettement plus étroites qu’en 2022 pour absorber un resserrement prolongé. Un atterrissage en douceur serait ainsi moins facile à réussir que durant le dernier épisode de resserrement monétaire.
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