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Commentaire hebdomadaire

Guerre commerciale : de l’attentisme aux décisions difficiles

16 octobre 2026
Nom du rédacteur
Jimmy Jean
Vice-président, économiste en chef et stratège

Depuis le début de la guerre commerciale, les entreprises canadiennes tentent de naviguer dans un environnement où les règles du jeu peuvent changer brusquement. Du printemps 2025 jusqu’au début de 2026, les entreprises régissaient surtout par de l’attentisme. À quoi bon revoir ses chaînes d’approvisionnement et se tourner vers d’autres marchés alors que les négociations avec l’administration américaine pouvaient encore déboucher sur une entente. Il s’agissait d’une approche d’autant plus rationnelle que l’on avait déjà joué dans le film lors du premier mandat de Trump.

Puis, le milieu des affaires canadien est entré dans une autre phase en début d’année. Les perspectives d’une entente demeuraient floues, mais les entreprises semblaient tout de même apprendre à composer avec l’incertitude, et certaines reprenaient progressivement des projets qu’elles avaient jusque-là mis sur la glace. L’Enquête sur les perspectives des entreprises de la BdC montrait notamment qu’au premier trimestre de 2026, les perspectives de ventes s’étaient améliorées pour un troisième trimestre consécutif, tandis que les intentions d’investissement atteignaient leur niveau le plus élevé depuis le début des tensions commerciales. Il demeurait certes des divergences d’opinion, notamment entre les entreprises directement exposées aux tarifs et les autres. Et le sentiment allait d’ailleurs se détériorer de nouveau quelque peu dès le deuxième trimestre mais, cette fois, sous l’effet de la hausse des coûts de l’énergie associée à la guerre en Iran. Mais il reste que plusieurs entreprises semblaient avoir commencé à retrouver leurs repères au premier semestre de l’année.

Puis est arrivé le mois d’août. La suspension des négociations commerciales entre Ottawa et Washington, suivie de l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs américains de 50 % sur quelque 27,6 G$ de produits canadiens le 22 août, a porté un nouveau coup dur aux perspectives d’une issue relativement satisfaisante au conflit commercial. Contrairement à plusieurs mesures précédentes, ces nouveaux tarifs ne prévoyaient pas d’exemption générale pour les produits conformes à l’ACEUM, ce qui a pris les exportateurs ciblés par surprise. Les contre-tarifs canadiens entrés en vigueur le 8 septembre ont ensuite ajouté de nouvelles pressions sur les coûts de certains importateurs. Bien que cette nouvelle série de mesures concerne des produits ne représentant qu’environ 5 % des exportations, la perception d’une détérioration durable des relations commerciales pourrait inciter plusieurs entreprises à prendre des décisions qu’elles avaient jusqu’à présent différées.

Les premiers signes d’un nouvel ajustement

Il est encore tôt pour dresser un bilan de ce nouveau chapitre, mais les premières indications sont peu encourageantes. En septembre, l’indice de confiance à long terme des petites et moyennes entreprises compilé par la FCEI a chuté de 10 points, à 47,9. L’optimisme à court terme a subi un recul comparable. Le pessimisme est particulièrement marqué chez les exportateurs, dont l’indice s’établissait à seulement 38,6. Il serait prématuré d’attribuer entièrement cette détérioration à la guerre commerciale, notamment dans un contexte de coûts énergétiques élevés. Néanmoins, la divergence entre les entreprises actives à l’international et celles tournées vers le marché intérieur est révélatrice des difficultés auxquelles font face les premières.

Les statistiques de l’emploi ont apporté un autre éclairage. Après une baisse de 42 000 postes en août, l’économie canadienne en a perdu 68 000 supplémentaires en septembre. Bien que la diminution mensuelle ait été largement concentrée dans les services publics, le secteur manufacturier a notamment retranché 13 000 emplois au cours du dernier mois, pour une baisse de plus de 40 000 depuis janvier 2025. Il faudra notamment surveiller l’évolution des heures travaillées dans les industries les plus exposées au commerce américain (graphique 1). Une réduction des heures supplémentaires ou des quarts de travail peut parfois précéder des mises à pied.


La hausse des intentions de prix des PME constitue un autre signal à surveiller. Selon la FCEI, les augmentations envisagées sont passées de 2,6 % en août à 3,3 % en septembre. Ici encore, plusieurs facteurs sont à l’œuvre. Mais les contre-tarifs ajoutent aux pressions que subissent certaines entreprises, confrontées à un arbitrage entre la compression de leurs marges et la transmission de coûts plus élevés à leurs clients. Le choc commercial peut ainsi peser simultanément sur les débouchés de certains producteurs et sur les coûts d’exploitation.

Le risque d’une érosion silencieuse du potentiel économique

Au-delà de ces premières données, une question mérite d’être posée : sommes-nous en train de passer d’une période d’attentisme à une phase d’ajustements plus concrets? Tant qu’une normalisation rapide des relations commerciales demeurait plausible, préserver ses capacités en attendant une amélioration des conditions pouvait constituer une stratégie raisonnable. Mais plus les tensions se prolongent, plus les entreprises doivent envisager qu’elles évolueront durablement dans un environnement moins favorable.

Ces ajustements peuvent prendre des formes très différentes. Certaines entreprises diversifieront leurs marchés d’exportation, leurs fournisseurs ou investiront pour réorienter leurs activités. D’autres réduiront leur production, reporteront ou annuleront des projets d’expansion ou envisageront de fermer certaines installations. Le passage du mode attentiste au mode d’adaptation n’est donc pas toujours synonyme de jours plus heureux. Il peut aussi représenter une contraction durable des activités.

C’est pourquoi il faut surtout s’intéresser à la dimension structurelle de ce choc, et éviter de s’embourber dans un débat plutôt stérile, à savoir si le Canada entrera ou non en récession. Les tarifs touchent directement une fraction relativement limitée de l’activité économique, et d’autres forces, notamment la vigueur des revenus du secteur énergétique, les dépenses publiques et la résilience de plusieurs industries de services, peuvent contribuer à soutenir la croissance. Mais éviter une récession au sens macro ne signifie pas nécessairement que l’économie sortira relativement indemne du conflit commercial.

Dans une récession principalement cyclique, une diminution de la demande provoque une contraction de l’activité et une hausse du chômage. Si la capacité productive demeure largement intacte, la reprise qu’encouragent les politiques accommodantes peut ensuite permettre à l’économie de se rapprocher de sa trajectoire initiale. Le problème est différent lorsque des installations ferment définitivement, que des équipements perdent leur utilité économique ou que des investissements sont abandonnés. Les travailleurs et les capitaux peuvent certes être réaffectés ailleurs, mais pas nécessairement sans délai ni perte d’efficacité. C’est alors la capacité même de l’économie à produire des biens et des services qui risque d’être compromise, et pendant une période passablement plus longue qu’une récession et sa récupération subséquente, qui durent en moyenne un peu plus de 18 mois.

Les conséquences peuvent donc être considérables, même sans recul du PIB. À titre illustratif, une économie qui aurait autrement progressé d’environ 2 % par année, mais dont la croissance ralentirait durablement à 1 %, pourrait ne jamais connaître de contraction. Pourtant, après cinq ans, son niveau de production serait inférieur de près de 5 % à ce qu’il aurait été sur sa trajectoire initiale (graphique 2). Contrairement à un ralentissement cyclique, une telle perte de terrain ne pourrait pas être effacée simplement par une baisse des taux d’intérêt.


Dans ses projections de janvier, la BdC estimait que le niveau du PIB canadien à la fin de 2026 serait environ 1,5 % inférieur à ce qu’elle prévoyait avant la guerre commerciale, en janvier 2025. Environ la moitié de ce manque à gagner était attribuée à une réduction de la production potentielle plutôt qu’à une simple insuffisance de la demande. Autrement dit, avant même la dernière escalade tarifaire, une partie des dommages était déjà considérée comme structurelle.

C’est pourquoi les décisions que prennent aujourd’hui les entreprises méritent autant d’attention que les prochaines statistiques de croissance. Comme nous l’avons souligné dans notre Point de vue économique Lien externe au site. publié hier, les initiatives de diversification et les investissements dans la productivité pourraient permettre de préserver, voire de renforcer, certaines capacités. Mais ces transformations prendront du temps, et leurs bénéfices ne compenseront pas automatiquement les pertes subies ailleurs. À l’inverse, chaque investissement abandonné ou capacité de production définitivement retirée peut rendre plus difficile le retour à la trajectoire économique antérieure.

Le mois d’août pourrait ainsi avoir marqué un tournant dans la réaction des entreprises canadiennes. Il faudra davantage de données pour en mesurer la portée et déterminer si l’attentisme cède véritablement la place à des décisions plus structurantes. Il faudra aussi mesurer la manière dont les gouvernements adaptent leurs mesures de soutien Lien externe au site. aux entreprises visées. Mais une chose est certaine : le coût économique de la guerre commerciale ne se résumera pas à savoir si le Canada entre ou non en récession. Il dépendra surtout de ce que les entreprises seront encore capables de produire dans quelques années.

Lire la publication Indicateurs économiques de la semaine du 18 au 22 juillet 2022

Consultez l'étude complète en format PDF.

La version française de cette publication sera disponible sous peu.

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