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Entre incertitude et nombreux rebondissements, l’économie tient bon
Éditorial
Par Jimmy Jean, vice-président, économiste en chef et stratège
Le monde demeure sous l’emprise de grands blocages (tensions géopolitiques, fragmentation commerciale, perturbations technologiques, polarisation) dont l’issue commence à peine à se dessiner pour certains. Et pourtant, l’économie mondiale refuse de céder. Mieux : les marchés boursiers nord-américains affichent une résilience teintée d’un optimisme parfois franc, comme s’ils avaient déjà tranché un avenir que les décideurs, eux, n’arrivent pas à fixer.
La conjoncture est cependant loin d’être homogène. Sans abdiquer, la croissance reste molle dans la plupart des économies avancées, freinée par une conjugaison de facteurs de court terme (pressions sur les pouvoirs d’achat, l’incertitude comme taxe à l’investissement industriel) et de tendances plus structurelles (ralentissement démographique, endettement public élevé). L’énergie tire l’inflation vers le haut : le conflit au Moyen‑Orient, dans son quatrième mois, a fermé le détroit d’Ormuz (par où transitait environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole) et transformé une interruption d’expédition en perte d’offre plus durable et plutôt sévère. L’annonce, le 14 juin, d’une entente pour rouvrir Ormuz a fait reculer les cours, sans les ramener à leur niveau précédant le conflit. La prudence reste de mise puisqu’un cadre annoncé n’est pas un cadre appliqué, et le rétablissement physique de l’offre se compte en mois, tandis que certaines pertes (ex. : GNL), en années. Fait essentiel, toutefois, le choc reste concentré dans l’énergie, sans la contagion généralisée aux chaînes d’approvisionnement de 2022 : pour l’heure, on ne rejoue pas nécessairement le scénario post-Ukraine mais, selon le temps nécessaire avant le retour à la normale, le risque demeure à surveiller. Pendant ce temps, l’incertitude commerciale (l’ACEUM en tête) pèse sur l’investissement, notamment dans les secteurs et les pays très exposés, pendant que l’engouement pour l’intelligence artificielle et la technologie soutient à lui seul une part démesurée des gains boursiers et des dépenses en capital. Autant de récits qui coexistent actuellement, sans nécessairement se rejoindre.
Les banques centrales restent prises, à divers degrés, dans l’arbitrage inconfortable entre inflation et croissance. Aux États‑Unis, ce dilemme se double d’un enjeu de crédibilité auto-créé : le nouveau président de la Réserve fédérale (Fed), Kevin Warsh, s’est montré en faveur des baisses de taux souhaitées par le président Trump alors même que l’économie américaine demeure résiliente et que l’inflation remonte. Il est vrai que cette résilience ne tient pas qu’à la demande : la productivité du travail progresse de 2,8 % sur un an, bien au-dessus du rythme du cycle prépandémique (environ 1,5 %), avec des gains qui se concentrent dans les secteurs à forte adoption de l’intelligence artificielle. Le statu quo, au lieu des hausses prévues par les marchés, pourrait s’avérer un équilibre défendable.
La Banque du Canada vit le dilemme inflation-croissance plus directement. L’inflation sous-jacente reste maîtrisée (les mesures de base avoisinent la cible), mais l’érosion de la capacité économique appelle une interprétation plus fine des signaux de faiblesse de l’activité économique observés actuellement. Maintenir le taux à 2,25 % est l’aveu honnête d’une visibilité réduite.
Au Canada, la situation est d’autant plus compliquée que les forces en présence se traduisent par des perspectives fortement différenciées selon les régions. Le choc énergétique vient creuser, du moins pendant un certain temps, des lignes de faille qui apparaissaient déjà sous l’effet de l’incertitude commerciale. La hausse des prix de l’énergie et de la demande en provenance de fournisseurs plus sûrs a pour effet d’enrichir les provinces productrices (Alberta, Saskatchewan, Terre‑Neuve) par une manne pétrolière et de meilleures perspectives de finances publiques, tandis que le Québec et l’Ontario importent l’inflation sans gain de croissance compensatoire. Du côté commercial, la pression américaine est continue, et l’incertitude elle-même est une arme, au même titre que les tarifs, voire plus. Rien n’indique que cet état de fait changera, que ce soit après la date butoir du 1er juillet pour le prolongement de l’ACEUM ou après les élections de mi-mandat.
La réponse canadienne s’organise autour de la diversification des marchés, du réarmement et de grands projets d’infrastructure. La direction est juste, mais les délais sont longs et les obstacles, importants. Cela comprend des obstacles proprement démocratiques, puisque ces projets exigent des arbitrages que nos institutions mettent du temps à trancher, mais cela inclut aussi les contraintes de ressources et le risque de causer des effets d’éviction et de l’inflation, si la hâte se traduit par un mauvais séquencement des interventions. Comme le dit Thomas Sowell, « il n’y a pas de solutions, il n’y a que des arbitrages ».
L’intérêt des investisseurs étrangers envers le Canada semble au rendez-vous, même si l’on note qu’il provient surtout du côté américain et principalement dans le secteur énergétique. Ce n’est peut-être pas un hasard. Ailleurs à travers le monde, ce qui fait souvent l’attrait du Canada, c’est précisément l’accès au marché américain, l’avantage même que la conjoncture remet en cause. On ne peut plus vendre une porte d’entrée dont on ne contrôle plus la serrure. Il faudra donc miser sur d’autres atouts pour demeurer attractif, d’autant plus que le financement de l’infrastructure technologique américaine accapare une part importante des capitaux mondiaux. Les minéraux critiques et l’énergie propre viennent en tête, notamment au Québec et en Ontario, mais ils ne sauraient remplacer la nécessité d’orchestrer un gain en compétitivité à l’échelle de l’économie.
Ce que le Canada doit réaliser dépasse le discours auto-félicitant ambiant : transformer ses avantages comparatifs (énergie propre, ressources, savoir-faire) en capacité de production nouvelle, ce qui suppose de lever les freins à l’exécution autant que d’aligner les capitaux. La pire erreur serait de prendre l’optimisme des marchés pour un vote de confiance inconditionnel sur la capacité du Canada de s’ajuster.
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