- Nom du rédacteur
- Jimmy Jean
Vice-président, économiste en chef et stratège
La résilience se paie
Cette semaine a marqué un moment géopolitique fort alors que le président chinois Xi Jinping a effectué sa première visite d’État aux États‑Unis depuis 2015. Certes, les attentes étaient relativement modestes. Les deux puissances rivales ont beau être au cœur de rivalités commerciales, technologiques et militaires qui gagnent en intensité, elles continuent d’être interdépendantes, notamment par leurs chaînes d’approvisionnement. Cette interdépendance s’est bâtie sur plusieurs décennies, et notamment à travers la balance des paiements Lien externe au site., parce qu’elle procurait des bénéfices mutuels. La réduire pour gagner en autonomie l’une vis-à-vis de l’autre implique donc de renoncer à une partie de ces bénéfices. Il s’agit d’une forme d’assurance où l’on accepte de subir des hausses de coûts à court terme afin d’être moins vulnérable demain. La trajectoire géopolitique de long terme continue de pointer vers une réduction des interdépendances mais, de part et d’autre, on préfère étaler le coût de l’assurance dans le temps.
Le cas des États‑Unis et de la Chine est évidemment une simple manifestation d’une dynamique que l’on observe partout. Depuis la pandémie, la guerre en Ukraine, la guerre commerciale et dans le contexte d’intensification des chocs d’offre qui marque cette décennie, les gouvernements et les entreprises ont redécouvert un arbitrage entre efficacité économique et résilience géopolitique. Dans le régime précédent, l’expansion du libre-échange et un environnement géopolitique plus stable avaient largement évacué cet arbitrage puisque réduire les coûts et approfondir l’intégration économique ne semblaient pas venir au coût d’une hausse de vulnérabilité.
Le débat actuel sur la nécessité d’encadrer davantage le développement de l’intelligence artificielle (IA) constitue une autre facette de cet enjeu. Imposer des restrictions supplémentaires au développement des modèles avancés d’IA revient à accepter certains coûts aujourd’hui, sous forme de gains auxquels on renonce, en échange d’une réduction de la probabilité de perturbations graves dans le futur. Dans ce cas particulier, l’arbitrage est compliqué par le fait que l’IA est également au cœur de la compétition géopolitique et technologique entre les États‑Unis et la Chine. En voulant réduire un risque, on peut alors en accroître un autre si le concurrent demeure pour sa part dans une logique de course à l’armement technologique.
Plus globalement, devant le défi colossal que représentent la diversification des chaînes d’approvisionnement, la sécurisation de l’accès aux minéraux critiques, le renforcement des capacités de défense nationale et des infrastructures énergétiques ainsi que la réduction des dépendances stratégiques, des économies comme l’Union européenne (UE), le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et le Canada ont adopté des approches plus interventionnistes mettant la souveraineté au centre de leurs priorités.
Ces approches ont souvent été présentées comme un investissement plutôt qu’une dépense. En contexte de finances publiques fragiles, le terme « investissement » a une connotation naturellement positive, car il évoque l’idée qu’une dépense engagée aujourd’hui générera des dividendes, soit directement sous forme de revenus, soit en termes de capacité productive. Or, cette perception plus favorable fait que le terme est aujourd’hui utilisé à toutes les sauces pour justifier un large éventail d’initiatives dont la nature économique est très variable et dont les dividendes ne sont pas toujours tangibles.
Lorsque régnaient une stabilité et une prévisibilité relatives, l’investissement consistait à consacrer le capital là où son rendement ajusté pour le risque était le plus élevé. Une partie des investissements dont on parle aujourd’hui répond toutefois à la logique d’un monde plus instable et imprévisible. Investir pour produire localement peut devenir justifiable si cela réduit une dépendance, même lorsque cette production est plus coûteuse. De même, un gouvernement qui souhaite construire une infrastructure numérique souveraine, comme le propose actuellement le Canada, peut mettre de l’avant des bénéfices en matière de résilience et d’autonomie, même lorsqu’une solution étrangère moins coûteuse existe déjà.
L’investissement dans la défense en est un exemple encore plus probant. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estime Lien externe au site. que consacrer un point de pourcentage de PIB à la défense ne relèverait le niveau du PIB que d’environ un demi-point au bout de cinq ans. Son rendement principal prend surtout la forme d’une capacité de défense accrue et d’un effet de dissuasion dont la valeur se mesure de manière contrefactuelle, en fonction des événements négatifs qu’il permet d’éviter. Il y a bel et bien un capital qui résulte de l’investissement, mais pas nécessairement au sens productif.
C’est l’une des caractéristiques de l’investissement de résilience. Les pertes évitées comptent tout autant dans son rendement, et parfois davantage, que la production supplémentaire au sens classique. En ce sens, l’investissement de résilience s’apparente à une politique d’assurance.
Cette assurance a évidemment un coût. Et dans certains cas, la facture peut s’avérer salée. Comme nous le soulignions cette semaine dans nos Prévisions économiques et financières Lien externe au site., les ambitions actuelles se heurtent à d’importantes contraintes de ressources. Qu’il s’agisse de défense, d’infrastructures, d’intelligence artificielle, de transition énergétique ou de reconfiguration des corridors commerciaux, ces ambitions solliciteront simultanément du capital, de l’électricité, des matériaux, des capacités de construction, ou encore une main-d’œuvre disponible qualifiée dans un contexte de vieillissement.
Pourquoi est-ce particulièrement important au Canada? Parce que l’effort budgétaire pour atteindre tous ces objectifs sera vraisemblablement herculéen, même avec les capitaux privés Lien externe au site., et que la productivité peine à croître. Le niveau de vie et les capacités fiscales des gouvernements sont directement concernés par ce manque de dynamisme productif. Dans un environnement géopolitique moins menaçant, il aurait été pleinement justifié d’affirmer que les investissements devraient être strictement canalisés vers tout ce qui peut contribuer au redressement de la productivité. Dorénavant, cette mission entre en concurrence avec la résilience géopolitique, l’abaissement du coût de la vie (ex. : par la construction de logements), l’adaptation climatique et la simple rénovation des infrastructures, autant d’objectifs qui consomment les mêmes ressources capitalistiques.
Certes, certains investissements répondent à plusieurs objectifs. C’est le cas des corridors commerciaux qui permettront de diversifier les échanges, des réseaux électriques et des interconnexions, ou encore de certaines technologies de défense à usage double.
Mais lorsque les bénéfices économiques directs sont plus limités, comme dans le cas de capacités numériques redondantes qui pourraient demeurer inutilisées, le défi sera de trouver le juste équilibre entre une couverture d’assurance suffisante, et les investissements qui demeurent nécessaires pour accroître la capacité productive et assurer une prospérité économique durable.
Le pire scénario serait de mal calibrer ou séquencer les interventions, de multiplier des projets aux dépassements de coûts importants, de voir la demande en capitaux alourdir encore davantage les coûts de financement (et les effets d’éviction reliés), et sans pour autant être capables d’extraire suffisamment de revenus supplémentaires pour assurer la viabilité budgétaire. Les pays qui doseront mal leur stratégie en paieront le prix sous la forme de coûts d’emprunt en hausse, de fuite des capitaux et de dépréciation de devises.
Contactez nos économistes
Par téléphone
Montréal et environs :
514 281-2336 Ce lien lancera votre logiciel de téléphonie par défaut.
La version française de cette publication sera disponible sous peu.