(1858-1932)
Dorimène Desjardins
Portrait biographique de la cofondatrice du Mouvement Desjardins.

Son enfance
Marie-Clara Dorimène Roy-Desjardins naît le 17 septembre 1858 à Sorel. Elle est la fille de Joseph Roy-Desjardins, capitaine de bateau à vapeur, et de Rosalie Mailhot.
Elle est la 5e enfant d'une famille décimée par les maladies infantiles. En effet, au moins 5 des 11 enfants Roy-Desjardins n’atteignent pas l'âge adulte.
Dorimène fait ses études à Lévis au couvent Notre-Dame-de-Toutes-Grâces, un établissement dirigé par les Sœurs de la Charité (aujourd'hui l’École Marcelle-Mallet). Elle apprend à lire, à écrire et à compter, en plus d'approfondir ses connaissances de la couture, de l’hygiène et de l’économie domestique.
À partir de 1866, elle habite à Lévis chez sa tante maternelle Louise-Clarisse Mailhot et son oncle Jean-Baptiste Thériault, un ingénieur. C’est probablement pour aller au couvent qu’elle emménage chez eux. Ceux-ci hébergent déjà à ce moment une autre de leur nièce, Philomène Thériault. Au cours de sa scolarité qui s’étend sur une dizaine d’années, Dorimène semble partager son temps entre Lévis et Sorel, puisqu’elle figure aux 2 endroits sur le recensement de 1871.
L'union
Alphonse Desjardins (1854-1920) et Dorimène Roy-Desjardins se rencontrent à Lévis où ils vivent dans la paroisse Notre-Dame-de-la-Victoire à 2 ou 3 rues de distance.
Alphonse demeure dans cette ville, mais il travaille au Canadien, un quotidien conservateur de Québec. Pour sa part, Dorimène vit chez ses parents nourriciers; elle vient de terminer ses études au couvent.
Comme les parents de la promise vivent à Sorel, c'est là que le jeune couple décide de se marier. Le premier septembre 1879, veille du grand jour, Alphonse et Dorimène signent leur contrat de mariage au domicile de la future épouse, à Sorel, devant le notaire Louis-Désiré-Eusèbe Cartier. Ils choisissent le régime de la séparation de biens. Outre ses « meubles de ménage », Alphonse Desjardins consent un douaire de 4 000 $ de revenu à sa future épouse et lui garantit, par le fait même, le droit de l'épouse survivante sur les biens de son mari.
Le lendemain, 2 septembre 1879, Alphonse Desjardins et Dorimène Roy-Desjardins se marient devant l'abbé François-Xavier Lachance en l'église Saint-Pierre de Sorel. Alphonse a 24 ans, tandis que Dorimène en a 20. Peu de temps après, les jeunes mariés viennent s'établir à Lévis. De leur union naissent 10 enfants : 4 filles et 6 garçons.
La famille et les affaires
En 1892, soit 8 ans avant la fondation de la première caisse populaire à Lévis, Alphonse Desjardins obtient le poste de sténographe français au Parlement d'Ottawa, qu'il occupe jusqu'à sa retraite en 1917. Cet emploi l'oblige à s'éloigner de sa famille pour vaquer aux travaux parlementaires, dont la durée varie entre 4 et 6 mois par année. En conséquence, Dorimène doit veiller seule à la bonne marche de la maisonnée.
Elle gère le budget familial avec une telle efficacité, qu'Alphonse Desjardins la considère volontiers comme son « ministre des finances ». Dépourvu de toute ironie, ce titre correspond à une pratique sociale alors largement répandue dans les classes moyennes et populaires, non seulement au Québec, mais aussi en France et en Angleterre.
Dorimène Desjardins détient une part considérable dans le succès des caisses populaires. Ses contemporains ne tarissent pas d'éloges sur elle et lui prêtent plusieurs qualités : une « belle intelligence », un « dévouement sans limite », un « esprit méthodique » et « lucide », une fermeté de caractère peu commune, un jugement sûr et pondéré, un optimisme « par nature », ainsi qu'un sens inné des affaires. Toutes ces qualités lui permettent de donner son appui au projet des caisses, d'apporter un soutien constant à son mari et d'en être souvent la principale source d'inspiration. Durant leurs 41 années de vie commune, elle l'appuie sans relâche dans les moments difficiles. « Bien souvent, j'ai relevé le courage de ton pauvre père, en butte à tant d'échecs, tu le sais
Une gérante sans titre ni salaire
Au lendemain de la fondation de la Caisse populaire de Lévis, le 6 décembre 1900, Alphonse Desjardins doit rapidement retourner dans la capitale fédérale pour l'ouverture de la session parlementaire.
Ce sont alors les dirigeants de la caisse qui en assument la responsabilité. Mais le temps que ces notables peuvent consacrer au bénévolat leur est souvent compté. Dès 1903, cette situation plonge Alphonse Desjardins et ses collaborateurs dans l'embarras. En effet, aucun administrateur ne se porte volontaire pour le remplacer à la gérance. Voilà bien la preuve de l'ampleur de la tâche à accomplir. Désirant accumuler un fonds de réserve le plus rapidement possible, Alphonse Desjardins n'est pas chaud à l'idée de confier cette tâche à un comptable rémunéré. Proche du découragement, il confie son désarroi à Dorimène qui lui offre spontanément son aide.
Lorsqu'Alphonse Desjardins transmet la proposition de Dorimène aux membres du conseil d'administration, il ne les surprend pas outre mesure. Leur fille Adrienne Desjardins (1888-1965) laisse entendre que dans les 3 mois précédant la fondation de la première caisse à Lévis, Desjardins et ses collaborateurs auraient préparé les statuts et les règlements avec la collaboration de Dorimène. Par la suite, cette dernière avait effectivement rendu de nombreux services à la coopérative.
La part de Dorimène Desjardins dans le succès de l'œuvre naissante est incontestable. Elle fait office de gérante, de 1903 à 1906, sans en porter officiellement le titre qui revient plutôt à son mari. Au cours de la seule année 1903, elle consacre 33 semaines de son temps à la comptabilité de la Caisse populaire de Lévis. Son implication se poursuit en 1904 et en 1905, alors qu'elle réserve l'équivalent d'une année de travail à remplir un mandat encore plus large. En effet, selon les procès-verbaux du conseil d'administration de la Caisse de Lévis, elle est autorisée à signer au nom du gérant tous les reçus; à signer les chèques dont le montant n'excède pas 500 $; à faire, au nom de la caisse, les dépôts des fonds disponibles ou sans emploi immédiat dans les institutions financières habilitées à les recevoir; à effectuer, sous la direction du gérant suppléant Théophile Carrier, les opérations de prêts des clients réguliers de la caisse; et, enfin, à consentir des avances temporaires aux sociétaires.
La présence du gérant suppléant Théophile Carrier ne doit pas faire illusion. Dans la pratique de chaque jour, il arrive fréquemment que Dorimène Desjardins effectue les tâches de gérance au nom de son mari, et que le rôle de Carrier se limite, en l'occurrence, à apposer sa signature au bas d'un document. En guise de remerciements, le conseil d'administration verse à Dorimène, chaque année, une modeste indemnité de 50 $. Cette indemnité n'est pas un salaire correspondant à la valeur des services rendus, mais plutôt une rémunération symbolique pour le travail fait. Bref, Dorimène n'a aucun lien d'employé avec la caisse.
Un risque calculé
Sa confiance dans le projet des caisses est cependant parfois mise à l'épreuve, comme c'est le cas en 1905, lorsque des rumeurs circulent indiquant qu'une faillite pourrait plonger la famille Desjardins dans des difficultés financières inextricables.
Dorimène prête l'oreille à ces dires, d'autant plus que ses intérêts personnels sont en jeu. Plongé dans l'insécurité financière à la suite d'un changement de gouvernement à Québec, Alphonse Desjardins s'était résolu, en 1887, à hypothéquer sa maison en faveur de son épouse « pour plus grande garantie et sûreté » du paiement du douaire qu'il lui avait consenti par contrat de mariage. En cas de faillite, Alphonse Desjardins pouvait donc perdre ses biens et ses propriétés personnels. Et son épouse Dorimène pouvait perdre autant, sinon davantage en considérant son douaire d'une valeur de 4 000 $.
Remplie d'inquiétude, Dorimène Desjardins accourt à Ottawa faire part de ses craintes à son mari. Ébranlé à son tour, Alphonse Desjardins est sur le point de tout remettre en question. Il faut le poids et l'influence de monseigneur Louis-Nazaire Bégin (1840-1925), archevêque de Québec, pour convaincre le couple Desjardins de poursuivre son œuvre. Heureusement, la situation se rétablit en 1906, alors que le gouvernement du Québec adopte la Loi concernant les syndicats coopératifs, une loi-cadre pour toutes les entreprises coopératives, qui consacre dans les faits la reconnaissance juridique des caisses populaires.
Un relais
Durant les 9 années qui suivent, Dorimène Desjardins apporte l'aide nécessaire dans les travaux de propagande, de correspondance, de fondation et de comptabilité que poursuit son mari.
Lorsqu'Alphonse Desjardins est atteint des premiers symptômes de l'urémie en 1915, une insuffisance rénale grave qui le conduit à la mort 5 ans plus tard, c'est Dorimène qui le seconde, aidée de ses filles Adrienne et Albertine.
À l'occasion, Dorimène Desjardins se laisse emporter par son enthousiasme, au point d'en oublier les apparences. Le 22 mars 1916, Alphonse Desjardins écrit au curé François-Xavier Côté, gérant de la Caisse populaire de Saint-Léon de Standon, non loin de Lévis. Comme son médecin lui interdit tout travail pour le moment, il avise son correspondant que sa conjointe Dorimène tient la plume pour lui. Il ne croit pas si bien dire. L'une des phrases de sa lettre se lit comme suit : « Vos états [financiers] de février sont magnifiques et je suis vraiment heureuse que vous ajoutiez dans votre lettre que votre caisse atteint le but que s'était proposé son fondateur
La situation change à compter de la retraite d'Alphonse Desjardins en 1917, alors qu'il mûrit le projet d'une fédération regroupant toutes les caisses populaires à l'échelle du Québec. Dorimène devient alors la dépositaire des projets de son mari diminué par la maladie; elle est sa porte-parole auprès de ses proches collaborateurs.
L'abbé Émile Turmel (1893-1966), alors vicaire de Lévis et promoteur des caisses populaires, rapporte que Dorimène Desjardins a contribué, en 1918 et en 1919, aux travaux du comité spécial formé par les dirigeants de la Caisse de Lévis pour préciser le projet de fédération et de caisse centrale conçu par le fondateur. Plus encore, c'est elle qui a demandé à ses proches collaborateurs, l'abbé Philibert Grondin (1879-1950) et Cyrille Vaillancourt (1892-1969), d'amasser et de classer « les matériaux d'où sont sorties les Unions Régionales et la Fédération
La gardienne de la mémoire et du modèle des caisses
Le 31 octobre 1920, Alphonse Desjardins meurt à l'âge de 65 ans sans avoir préparé sa succession aux affaires des caisses.
Comme le fondateur exerçait sur les caisses un leadership incontestable, en plus d'en être le ciment, les caisses populaires doivent se donner rapidement des structures communes. De 1920 à 1925, 4 unions régionales de caisses populaires voient le jour. Mais comme des divergences apparaissent dans l'interprétation de la pensée du fondateur, on fait souvent appel à sa veuve qui acquiert, alors, une grande autorité morale.
C'est que Dorimène Desjardins est l'unique légataire des papiers personnels du fondateur. Jusqu'à sa mort, elle a donc un accès libre à cette somme d'expertise et elle sait en tirer le meilleur parti. En plus de conserver ces précieuses archives, Dorimène s'assure également de la sauvegarde et de l'accessibilité de tous les documents traitant de la coopération, de l'économie sociale et des affaires publiques contenus dans la bibliothèque personnelle de son mari. En 1921, elle se propose d'en faire don, à titre gracieux, à la Caisse populaire de Lévis, mais sa démarche tombe à plat. Deux ans plus tard, elle vend ces documents - près de 1 000 titres - à la Bibliothèque de la Législature, l'actuelle Bibliothèque de l'Assemblée nationale, à Québec. Dorimène fait ainsi d'une pierre 2 coups, car cette bibliothèque est largement fréquentée par la bonne société de la vieille capitale.
Pendant ce temps, le rôle important de Dorimène Desjardins dans le Mouvement des caisses populaires émerge au grand jour. Selon le journal l'Action catholique de Québec, « elle n'eut qu'à continuer à jouer son rôle. Il devint cependant plus apparent et l'on s'aperçut bientôt jusqu'à quel point elle avait été précieuse pour l'œuvre florissante
Dans les années 1920, Dorimène Desjardins collabore à l'unification et à l'organisation des caisses populaires de la région de Québec. Toujours selon l'abbé Turmel, elle joue un rôle actif dans la fondation de l'Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec en 1921. En signe de gratitude, elle est nommée vice-patron du Conseil de cette union, ce qui lui confère le statut de membre honoraire. Ce titre honorifique n'est pas seulement le fruit des convenances. En effet, le patron du Conseil est nul autre que le Cardinal Louis-Nazaire Bégin de Québec, et son président honoraire est monseigneur François-Xavier Gosselin, curé de la paroisse Notre-Dame-de-la-Victoire de Lévis.
Un rôle déterminant
Quelques années plus tard, Dorimène Desjardins intervient dans le débat entourant l'établissement d'une caisse centrale, sorte de caisse populaire centrale chargée d'assurer la compensation entre les caisses locales et de gérer leurs surplus de liquidités à l'échelle régionale ou provinciale.
Rappelons très sommairement les faits. À l'été 1923, les caisses populaires de la région de Québec approuvent le projet de fonder une caisse centrale régionale à Lévis.
Élu président de l'Union régionale de Québec en octobre 1923, Joseph-Kemner Laflamme (1884-1926) convainc ses collègues administrateurs d'organiser plutôt une caisse centrale d'envergure provinciale. Pour atteindre rapidement cet objectif, ils songent à la jumeler à la Caisse populaire de Lévis qui joue déjà un rôle supplétif à cet égard et à s'approprier ainsi les affaires de cette dernière en tant que caisse centrale. Mais ils s'opposent à une fin de non-recevoir de la part du fils aîné de Dorimène et Alphonse, Raoul Desjardins (1880-1951), qui, à titre de président et de gérant, défend âprement les prérogatives de la caisse lévisienne.
Contrarié, Laflamme décide d'invoquer l'autorité morale de Dorimène Desjardins. Dans une lettre datée du 16 avril 1924, il lui résume les grandes lignes de son projet, tout en lui demandant si le tout est conforme à la pensée de son défunt mari. Et Laflamme de rappeler que Dorimène était « l'associée nécessaire » de l'œuvre du fondateur, de telle sorte qu'elle seule pouvait « indiquer le vrai chemin qu'il voulait suivre
À l'époque, Dorimène Desjardins est une lectrice assidue de L'Action catholique et du Devoir. En ce qui concerne les caisses populaires, elle s'intéresse particulièrement au débat entourant l'inspection et à la problématique du Crédit Agricole.
Le 5 mars 1925, Le Devoir consacre un entrefilet à l'inspection des caisses. On y apprend que Joseph-Édouard Caron (1866-1930), ministre de l'Agriculture du Québec, présentera sous peu un projet de loi en vertu duquel les caisses populaires locales seront tenues de se soumettre à une inspection annuelle, faite par les inspecteurs des unions régionales.
À la lecture de cet entrefilet, Dorimène est piquée au vif. Fidèle à la pensée de son mari, elle ne s'oppose pas à l'inspection autonome des caisses populaires, mais plutôt à toute tentative d'intrusion de l'État dans leurs affaires internes. Le 10 mars 1925, elle prend l'initiative d'écrire à Joseph-Kemner Laflamme, toujours président de l'Union régionale de Québec, pour l'inciter à la prudence, voire à la méfiance face à une ingérence possible du gouvernement. Dans ce cas précis, elle le supplie de n'accepter absolument aucune subvention du gouvernement, ni directement ni indirectement.
Dorimène se préoccupe également de l'Union catholique des cultivateurs et de son président Laurent Barré (1886-1964), dont elle redoute le lobbying auprès du ministre Caron en faveur d'un crédit agricole dispensé par l'État. Sur ce point, Dorimène partage les appréhensions de L'Action catholique qui craint qu'une telle mesure ne transforme les caisses en banques gouvernementales. De fait, elle prend position dans le débat en donnant son appui à un crédit agricole basé sur la promotion de l'épargne ainsi que le développement des affaires des caisses populaires. Par ailleurs, le projet de loi sur l'inspection est adopté quelques jours plus tard.
Enfin, la collaboration de Dorimène s'étend à l'encadrement des caisses populaires. En janvier 1926, l'abbé Émile Turmel lui rappelle, à titre de secrétaire de l'Union régionale de Québec, que cette institution « recevra toujours avec joie les remarques que vous pourrez lui faire pour la bonne marche de l'inspection des caisses et pour la direction à donner aux caisses locales
Son décès
Dorimène Desjardins meurt le 14 juin 1932 à l'âge de 73 ans.
Les caisses populaires organisent d'imposantes obsèques à Lévis. Selon L'Action catholique, son décès marque un « deuil pour le Canada français », car « elle aura été assurément l'une des femmes les plus au courant de la question économique considérée au point de vue social ». Le quotidien lui rend ce vibrant hommage : « Sans elle, reconnaissons-le, les caisses populaires Desjardins n'existeraient probablement pas
De ce point de vue, l'action de Dorimène Desjardins a laissé suffisamment de traces tangibles pour qu'on puisse la considérer comme la cofondatrice des caisses populaires.