Montréal, le 18 septembre 2007
Mesdames, Messieurs,
Bonjour et merci de m'accueillir aujourd'hui. C'est toujours avec grand plaisir que je rencontre des gens d'affaires pour échanger sur des sujets qui nous préoccupent tous. Ce matin, nous allons parler de productivité et d'innovation, deux ingrédients essentiels à la croissance de nos entreprises.
Et parlant de productivité, et vu l'heure matinale, certains d'entre vous se souviendront certainement qu'il y a quelques années, il était rare que des conférences ou des causeries se tiennent si tôt le matin. La norme était de participer à un repas du midi plutôt copieux, généralement bien arrosé, puis d'écouter un conférencier dont les propos nous laissaient retourner au bureau vers le milieu de l'après-midi. La productivité n'était certainement pas extraordinaire le reste de la journée.
Peu de gens auraient osé vous convoquer pour 7 h 30 le matin. Les temps ont bien changé et je pense que c'est pour le mieux. En matière de causerie qui, convenons-en, n'est pas un secteur fondamental, nous avons innové et nous sommes plus productifs. L'occasion était belle et je n'ai pas pu résister à l'idée de vous faire cette réflexion.
Même si les deux éléments dont je veux vous entretenir ce matin sont jusqu'à un certain point connexes ou complémentaires, j'aimerais commencer en vous parlant de productivité. Je pense que c'est le sujet le plus délicat et même le plus controversé.
En effet, combien de fois avez-vous entendu les critiques affirmer que la « productivité » n'est qu'un prétexte pour augmenter les profits sans avoir à se forcer pour innover? Et combien de fois avez-vous entendu les entrepreneurs répliquer que l'amélioration de la productivité est essentielle à la survie dans un monde de plus en plus ouvert et concurrentiel?
Bien entendu, et de manière générale, les positions de ces deux groupes sont inconciliables. D'une part on accuse les entrepreneurs de ne pas tenir compte des impacts sociaux, humains et environnementaux de la recherche de productivité. D'autre part, on se défend en mettant de l'avant les arguments économiques traditionnels que sont les coûts de main-d'œuvre, de production et de matières premières.
Historiquement, les préoccupations de productivité ne sont pas nouvelles. Je suis convaincu que les constructeurs de pyramides ont dû faire face à des problèmes fort complexes. Vous me répondrez que l'utilisation d'une main-d'œuvre largement composée d'esclaves leur facilitait la tâche et vous aurez raison. Il n'en demeure pas moins que nos ingénieurs modernes restent quand même perplexes devant certaines réalisations de l'Antiquité. Les artisans du Moyen Âge ont, eux aussi, dû améliorer leurs méthodes de production pour répondre à la demande. Le travail en équipe ou à la chaîne a été utilisé dès cette époque et les « compagnons » ont utilisé divers moyens pour améliorer leurs méthodes de production.
Mais l'Égypte ancienne est un peu loin de nos préoccupations et aussi de notre civilisation. Si on se rapprochait un peu. Pensez-vous que les producteurs de coton du sud des États-Unis auraient été aussi productifs si leur main-d'œuvre n'avait pas été composée d'esclaves? Par contre, peut-être auraient-ils dû alors faire preuve d'innovation pour justement demeurer compétitifs. Vous voyez comme les deux sujets tendent à se rapprocher.
Plus près de nous, au début de l'ère industrielle, les travaux de Frederick Winslow Taylor ont révolutionné ces mêmes méthodes en permettant de mieux adapter l'être humain aux impératifs de la productivité. Taylor, ingénieur américain qui vécut entre 1856 et 1915, mit sur pied ce qu'il appela l'organisation scientifique du travail. Il a instauré une division fondamentale entre la direction qui conçoit et les ouvriers qui exécutent. Il a ajouté à cela une division du travail des ouvriers en parcelles et en les spécialisant à des tâches bien précises.
Cette approche a persisté durant une assez longue période et je suis d'avis qu'elle a contribué à donner mauvaise presse au concept de productivité. En effet, l'optimisation des cadences de travail a fait en sorte de faire reposer l'amélioration de la production essentiellement sur l'humain. Et de nos jours, la notion de productivité continue de traîner avec elle une connotation qui demeure négative.
Lorsqu'une collectivité voit une entreprise fermer ses portes et déplacer sa production dans des pays à bas salaires sous prétexte de productivité, peut-on la blâmer de réagir émotivement quand ce n'est pas agressivement?
Mais au fait, qu'est-ce que c'est au juste le concept de productivité? Il serait probablement utile de s'entendre sur une définition pour éviter les malentendus. Selon Statistiques Canada, « la productivité mesure l'efficacité avec laquelle les ressources (les intrants) sont utilisées au cours de l'activité économique ». Enfin, une définition claire, n'est-ce pas? En fait, je n'en suis pas si sûr ; d'autant moins sûr que lorsque je me rapporte au glossaire de la productivité, toujours chez Statistiques Canada, j'y retrouve pas moins de 35 définitions de termes relatifs à la productivité. Bien sûr, plusieurs de ces termes ont trait à la contribution des travailleurs à la productivité d'une industrie ou du pays concerné. Cela explique sans doute pourquoi, quand il est question de productivité, les questions de main-d'œuvre occupent tellement de place.
Si vous le voulez bien, laissons donc tomber les définitions théoriques pour nous concentrer sur les chiffres relatifs à notre productivité ainsi que sur le contexte économique qui ne nous donne pas le choix de nous en occuper.
Dans une allocution prononcée récemment devant l'Association des professionnels en développement économique du Québec, le président-directeur général d'Investissement Québec, monsieur Jacques Daoust, signalait qu'entre 1990 et 2004, l'écart de productivité entre le Québec et ses voisins s'était accrû. Entre le Québec et le Canada, il était passé de 4,1 % à 5,2 %; entre le Québec et l'Ontario, de 8,5 % à 10,4 %; et entre le Québec et les États-Unis, de 15,8 % à 16,4 %. Ce ne sont pas de bonnes nouvelles.
Bien sûr, nous pourrions pester contre la mondialisation, déplorer les fermetures et les délocalisations, exiger des mesures protectionnistes et bien d'autres choses. Je pense que cela ne servirait à rien. Je préfère travailler à la recherche de solutions concrètes et surtout, durables.
L'Observateur international de la productivité, (OIP) une institution canadienne basée à Ottawa et à laquelle contribuent des chercheurs de grande réputation a, dans son numéro du printemps 2007, procédé à une analyse de la productivité canadienne en la comparant à celle de six pays de l'OCDE. En sont ressorties un certain nombre de constats et de leçons que j'aimerais partager avec vous. Je suis d'autant plus à l'aise pour en parler que je partage la plupart sinon la totalité de ces constats. Et je voudrais vous rassurer tout de suite, ces résultats nous éloignent des vieilles notions et des vieux préjugés selon lesquels la productivité doit essentiellement reposer sur les épaules de la main-d'œuvre qui s'en trouverait ainsi exploitée.
Première leçon : concurrence et productivité seraient étroitement liées. Les recherches démontrent que les pays qui ont ouvert des secteurs de leur économie à la concurrence nationale ou internationale ont bénéficié d'importants gains de productivité. Ici, je suis bien conscient que c'est le secteur dans lequel sont survenus les plus grands bouleversements dans le marché du travail, entraînant les réactions que l'on connaît face à la mondialisation et à la recherche de la productivité. Heureusement, tout n'est pas axé que sur la seule ouverture des marchés et encore moins sur une ouverture qui serait à sens unique.
Deuxième leçon : l'importance de la ressource humaine, non pas dans le sens d'une main-d'œuvre dont il faut minimiser les coûts, mais plutôt d'un capital dont il faut maximiser la compétence au moyen d'un enseignement supérieur. On constate que les pays qui ont su investir judicieusement dans l'éducation supérieure on pu profiter d'une productivité accrue. Des institutions de haut savoir de calibre mondial, capables d'attirer et de retenir les meilleurs enseignants et chercheurs sont des outils gagnants. Cela est le cas, par exemple, aux États-Unis et en Irlande.
Il ne faudrait pas oublier non plus que nous sommes les voisins des États-Unis où, selon l'Organisation internationale du travail, les travailleurs sont les plus productifs au monde, s'il faut en croire le magazine TIME du 17 septembre. On nous objectera qu'il faut bien être productif quand 45 millions de personnes n'ont aucune couverture médicale, mais cela ne change rien aux faits.
Troisième leçon : l'ouverture aux progrès technologiques mondiaux, qui supplée à une carence en innovation pure. En effet, la capacité de se tenir à la fine pointe des progrès technologiques et de les assimiler permet le développement d'industries de pointe sans nécessairement devoir être dans le groupe de tête en innovation.
Quatrième leçon : diminuer les rigidités institutionnelles et réglementaires et miser plutôt sur la flexibilité. On peut convenir qu'il serait impensable de travailler sans règles, mais on peut aussi convenir que des règles trop nombreuses et surtout inflexibles constituent des obstacles à la productivité. On n'a qu'à constater l'impact de certaines conventions collectives, particulièrement dans le secteur public, pour s'en convaincre.
Bien sûr, les remèdes qui découlent de ces leçons ne sont pas nécessairement des panacées. En matière de déréglementation, l'OIP fait preuve d'un préjugé plus que favorable, par exemple, à la disparition des organismes de la gestion de l'offre. À l'échelle continentale et pour une petite entité comme le Québec, cela n'est pas nécessairement souhaitable à court terme. C'est une proposition à manier avec prudence.
Par contre, sur le chapitre du capital humain, comment être en désaccord, par exemple, avec une meilleure utilisation des compétences des immigrants? Ou encore avec un meilleur apprentissage des compétences de base par le plus grand nombre? Cela veut dire des mesures pour contrer le décrochage scolaire ou pour favoriser le recyclage de la main-d'œuvre plus âgée en situation de recherche d'emploi. Et il ne devrait pas être utile d'insister sur l'absolue nécessité d'amener et de maintenir nos écoles supérieures et nos universités au plus haut niveau possible d'excellence.
Dans le cas de l'adoption des nouvelles technologies, ce sont les PME qui sont visées en priorité. Pour le Québec, dont la base industrielle est de plus en plus fondée sur la PME, cela a de l'importance. Il faudra mettre au point des programmes menant à l'introduction des techniques d'excellence dans les PME. Le secteur des technologies de l'information et des communications (TIC) est encore très porteur. Or, le Canada n'a pas rattrapé son retard sur les États-Unis en matière d'investissement dans les TIC.
Quant aux rigidités institutionnelles, l'OIP s'attarde entre autres sur la mobilité interprovinciale de la main-d'œuvre. La reconnaissance des compétences professionnelles étant une responsabilité provinciale, on retrouve au Canada des obstacles intérieurs à la mobilité parfois plus compliqués que s'il s'agissait de relations entre États souverains. Ici encore, il n'est peut-être pas souhaitable d'en arriver à des disparitions brutales et non préparées, mais le sujet mérite que l'on s'y arrête.
Mais plus concrètement, qu'en est-il de la réalité de nos entreprises? Bien sûr, nous comptons sur plusieurs grandes entreprises de classe mondiale qui ont souvent débuté comme PME. Je pense entre autres à Bombardier, Québécor, Transcontinental, Cascades, le Groupe Jean Coutu et le Cirque du Soleil. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire la leçon à leurs dirigeants. L'innovation, la productivité, la mondialisation sont des concepts qui leur sont bien connus.
Par contre, dans La Presse du 19 juillet 2007, sous le titre « Les PME canadiennes n'osent pas exporter », rapportant les propos du président de UPS Canada, le journaliste Laurier Cloutier trace un portrait peu flatteur de nos PME en matière d'audace face à la globalisation. Selon Pat Stanghieri, lui aussi de UPS Canada, « la grande majorité des PME canadiennes n'osent pas sortir de la zone de confort de leur marché local ».
À mon avis, cela est un jeu dangereux. Non seulement une entreprise qui se replie sur son marché intérieur risque de diminuer son potentiel d'innovation ainsi que sa productivité, mais elle ouvre la porte à des concurrents étrangers qui viendront lui prendre son marché local. Heureusement pour le Québec, il n'a pas attendu un signal venant du Canada. Il exporte déjà 44 % de la haute technologie canadienne, mais 44 % d'un total insuffisant ne devrait pas nous satisfaire. Il faut faire encore davantage, mais plusieurs facteurs jouent contre nous.
Pour assombrir encore plus le portrait, le journal La Presse du vendredi 14 septembre nous apprend que nous devenons de plus en plus « un peuple d'importateurs ». Depuis 2003, nous sommes en déficit commercial, c'est-à-dire que nous importons beaucoup plus que nous exportons. Et il semble que cela soit structurel. La hausse du dollar, le prix du pétrole, la crise du bois sont autant de facteurs qui contribuent à cet état de fait.
Selon Michel Magnant, politologue et directeur exécutif de Montréal Stratégique, à l'instar de plusieurs autres provinces, le Québec devrait se doter d'un Conseil national de la compétitivité. Auteur d'un article paru dans Le Devoir du 7 août 2007, il trace un portrait de notre économie qui incite à la réflexion. Il souligne la vente à des intérêts étrangers d'entreprises stratégiques comme Falconbridge, Molson, Domtar, Biochem-Pharma, Seagram, et il y prévoyait les cas d'Alcan et de BCE.
Tout comme d'autres intervenants et analystes, il insiste sur la compétitivité et l'efficacité ainsi que sur la revalorisation du travail et des travailleurs. Il prêche l'audace et la fierté, tout à fait le contraire de l'apitoiement et du repli sur soi. Il propose d'en appeler aux nouvelles grandes tendances des jeunes : technologie, entrepreneuriat et mercantilisme tout en prônant une mondialisation responsable qui maintiendrait la protection sociale, culturelle et environnementale. Comment être en désaccord avec un tel programme?
Et pour conclure le chapitre productivité sur une note d'espoir qui va même vous paraître un peu étrange, je vous propose un exemple d'un cheminement qui vous semblera probablement contraire à la logique. Dans la section « Votre argent » du mercredi 25 juillet 2007, le Journal de Montréal nous présente un entrepreneur chinois venu s'installer à Granby.
« C'est le monde à l'envers » d'écrire le journaliste. Alors que la majorité sinon la totalité de nos entrepreneurs en textile ont soit fermé, soit délocalisé leurs activités, voilà qu'un propriétaire d'une fabrique de chaussettes vient s'installer au Québec.
Son raisonnement est simple : profiter de l'Accord de libre-échange pour atteindre le marché américain sans problème de quotas ou de droits de douane. Une transaction qui lui aurait demandé 45 jours à partir de la Chine ne requiert que 24 heures à partir de Granby. Monsieur Baojia Dong qui, soit dit en passant, ne parle ni français ni anglais est, si vous me passez l'expression, mort de rire. Ajoutons que ce transfert au Québec a entraîné 80 mises à pied dans une de ses usines en Chine. C'est vraiment le monde à l'envers.
Pourquoi donc nos entreprises ferment-elles ou délocalisent-elles leurs activités alors qu'un chinois œuvrant dans le même domaine vient s'installer chez nous? Quelque chose nous aurait-il échappé?
Sommes-nous trop concentrés sur les coûts bruts de la main-d'œuvre? Ou le cas de M. Dong n'est-il qu'une exception qu'il faut traiter comme telle? Chose certaine, je m'en serais voulu de ne pas vous présenter ce cas de figure en vous demandant d'y réfléchir. Je pense que cela en vaut la peine.
Mais je ne voudrais pas vous laisser sans toucher aussi le chapitre de l'innovation, cet autre volet essentiel au développement et même à la survie de nos entreprises dans un monde ouvert et extrêmement concurrentiel.
Combien d'entreprises autrefois prospères, mais n'ayant pas su s'adapter aux nouvelles réalités sont maintenant disparues? Et cela peut remonter très loin dans le temps. Les cent dernières années ont donné lieu au passage de la vapeur au diesel, de la construction navale en bois à la construction en métal, des moteurs à pistons aux moteurs à réaction, de la machine à écrire au traitement de texte puis à l'ordinateur, de la lampe sous vide à la puce électronique en passant par le transistor. Tout cela a donné lieu soit à des transformations, soit à des disparitions.
La liste pourrait s'allonger à l'infini et nous pourrions mettre des noms, mais ça n'est pas vraiment utile. L'important, c'est de savoir, et surtout d'admettre, que la clé de la survie, c'est l'innovation. Et quand je dis « survie », en fait, je veux dire bien plus que cela. Je veux parler de développement, de croissance, de profits, de parts de marché. Juste survivre, ça n'est pas suffisant; à moins que l'on se satisfasse de peu et qu'on soit prêt, un jour, à accepter de disparaître.
Pour le patron de PME, l'innovation, c'est très souvent, (trop souvent?) la porte de sortie dans un marché où la concurrence n'est presque jamais le voisin, mais plutôt une personne ou une entreprise dont on ignorait même l'existence. Un beau jour, à notre grande surprise, un bon client nous informe qu'il nous quitte, car il a trouvé aussi bon ou même meilleur, pour moins cher, en Chine, en Inde ou en Roumanie.
Il y en a un qui est fort intéressant et qui est on ne peut plus pertinent, car il s'agit de haute technologie dans le domaine des communications et c'est la firme Apple. Vous vous souviendrez certainement qu'en 1985, le conseil d'administration de l'entreprise fondée par Steve Jobs a carrément mis à la porte son fondateur. Douze ans plus tard, soit en 1997, le même Steve Jobs reprenait la direction d'Apple pour en faire ce que nous connaissons aujourd'hui : une entreprise de pointe dans le domaine de l'utilisation d'Internet dans les communications. Cela s'est fait essentiellement par ce que le magazine The Economist a inscrit, en page couverture de son numéro du 9 juin : Apple and the art of innovation.
Ainsi, l'innovation serait donc un art. Voyons comment l'artiste en question, monsieur Steve Jobs, a réussi le tour de force de ramener à la vie une entreprise à peu près moribonde dont tout le monde prédisait la disparition et dont peu d'analystes auraient recommandé l'achat des titres il y a dix ans. Quatre raisons expliqueraient son succès.
La première raison porte sur l'ouverture. Trop d'entreprises, d'entrepreneurs ou de cadres supérieurs sont allergiques sinon hostiles à ce qui ne provient pas de leurs propres rangs. Or, l'innovation n'est pas exclusive à qui que ce soit et Apple, comme d'autres entreprises innovatrices, a reconnu ce fait qui devrait pourtant être évident. Apple a pu marier ses idées à des technologies conçues ailleurs pour ensuite habiller le tout à la manière Apple, c'est à dire avec style et élégance.
La seconde raison a trait à l'utilisateur. Vous connaissez tous l'expression anglaise « user-friendly » que l'on traduit souvent par « convivial ». N'est-ce pas une des caractéristiques de plusieurs sinon de la plupart des produits Apple? Combien d'entre nous ont déjà « ragé » en essayant de comprendre le fonctionnement de certains appareils électroniques dont les livrets d'instructions s'apparentent à de petits annuaires téléphoniques?
Mais en dépit de cette orientation client, Apple prône une troisième approche qui va au-delà des réponses aux utilisateurs actuels. Écouter les clients, oui, mais aussi tenter de prévoir les besoins futurs, d'anticiper les attentes. Le iPod est, selon The Economist, l'exemple parfait de cette capacité d'anticipation. Lancé en 2001, ce produit a d'abord reçu un accueil plus que tiède. Et voyez aujourd'hui où il est rendu.
Et pour finir, une quatrième leçon : savoir échouer sagement. Je ne sais pas si certains d'entre vous se rappellent l'ordinateur « LISA » lancé par Apple dans les années 80 et que la publicité présentait comme si avancé qu'il était désormais tout seul dans sa catégorie. C'est exactement ce qui lui est arrivé. Il est resté tout seul sur les tablettes.
Mais au lieu de tout jeter aux ordures, on s'en est servi pour évoluer vers le Macintosh qui lui, s'est révélé le succès que l'on connaît. Le iPhone est lui aussi né d'une première tentative ratée de produire un téléphone « musical » avec un partenaire, nommément Motorola. Dans les deux cas, on constate une capacité de ne pas se décourager, de conserver les éléments porteurs et de procéder aux ajustements requis. Le iPhone est si populaire que des contrefaçons ont été mises sur le marché peu de temps après son lancement.
Et The Economist de conclure que présentement, il est difficile de trouver une grande entreprise qui illustre mieux qu'Apple ce qu'est l'art d'innover. Et comme vous le voyez aussi bien que moi, ces quatre règles de l'innovation ne sont rien de bien compliqué.
Je sais que les patrons de PME vont me dire que leur firme n'est pas Apple, qu'elle n'en a ni la taille ni les moyens et ils auront raison. Mais il n'en demeure pas moins que ces quatre principes ne sont pas exotiques, qu'ils sont même plutôt terre à terre. Il s'agit en fait d'ouverture d'esprit bien plus que d'un catalogue de trucs et de techniques. Tout cela peut s'adapter à nos PME.
Selon certains analystes, et je partage leur avis, il y a quatre grandes leçons dont il faut s'inspirer pour réussir à innover. Ces leçons portent sur les stratégies, les processus, les structures et finalement sur les habiletés. Si vous le permettez, j'aimerais examiner chacune de ces composantes.
En ce qui a trait aux stratégies, il faut accepter le fait qu'il n'est pas nécessaire que chaque innovation soit un « méga succès » à la iPod ou iPhone. Il ne faut pas négliger les améliorations successives apportées à un même produit et qui peuvent générer d'intéressantes retombées. Il ne faut pas non plus confiner l'innovation à un seul département comme la recherche et le développement, communément appelé le R&D. D'autres unités comme le marketing, les finances, la production peuvent contribuer. En d'autres termes, mobiliser toute la matière grise de l'entreprise est préférable au travail en silo. Le département de R&D va peut-être résister et défendre ce qu'il considère sa chasse gardée. C'est à la direction de l'entreprise d'exercer le leadership voulu pour qu'une telle situation ne perdure pas.
Les processus de gestion doivent aussi s'adapter à la culture de l'innovation. La manie du contrôle, de la planification détaillée et des revues de programmes sont autant d'entraves à l'innovation. Il faut savoir aussi innover en matière de management. L'innovation n'est pas qu'affaire de création de produits. Un employé entreprenant à qui on reproche son manque de respect des règles va vite cesser de rechercher de nouvelles façons de faire. L'entreprise sera alors privée d'un potentiel créateur. Les départements habitués à demander des comptes vont devoir trouver des méthodes innovatrices pour s'acquitter de leurs responsabilités. Les budgets devront à l'occasion devenir des guides et non pas des dogmes en dehors desquels il n'y a pas de salut. Les comptables devront forcément faire des compromis.
Les structures doivent s'assouplir pour favoriser les relations entre les foyers d'innovation et le reste de l'organisation. Créer des unités spéciales auxquelles on consent un statut particulier peut au contraire générer des conflits qui vont étouffer l'innovation. Il faut savoir regrouper les individus capables de développer de nouvelles idées et ce, peu importe leur situation dans l'entreprise. Les gestionnaires mal à l'aise en l'absence d'organigrammes clairs et définitifs vont trouver la chose difficile, mais ils vont devoir s'adapter.
Et enfin, les habiletés de communication sont essentielles pour exercer le type de leadership capable de favoriser l'innovation. Un cadre supérieur d'une grande entreprise de classe mondiale appliquait en matière de communication un principe que j'aime beaucoup, il disait: « You can never over-communicate ».
J'aime cette approche qui permet de faire circuler l'information. Et je ne suis pas le seul à penser ainsi. Par exemple, le professeur Pierre-André Julien, titulaire de la Chaire de recherche Bell pour des PME de classe mondiale à l'UQTR confiait récemment à une journaliste de La Presse deux de ses indices lui faisant croire qu'une entreprise allait bien. En effet, disait-il, « quand je visite une entreprise, deux indices me font penser qu'elle va bien : le patron a le temps de me parler et je vois des employés discuter entre eux. » La communication au service de l'innovation et, par voie de conséquence, de la productivité.
À cela s'ajoutent les aptitudes à l'établissement de partenariats, soit à l'interne, soit dans d'autres secteurs de l'activité économique. Pour ce faire, il faut être capable à la fois d'accepter que l'on ne peut pas tout faire seul et aussi qu'il n'est pas déshonorant de s'associer à un concurrent, à un fournisseur, à un centre de recherche ou à une institution de haut savoir.
Je sais, certains diront que l'éducation coûte cher. Mais comme le disait si bien le regretté Normand Maurice, fondateur du Centre de formation en récupération (CFER) de Drummondville et surnommé le père de la récupération au Québec : « Vous trouvez que l'éducation coûte cher? Essayez l'ignorance, juste pour voir. »
À mon humble avis, rien de tout cela n'est hors de portée des entreprises et de la société d'ici. J'ai introduit l'innovation en vous proposant l'exemple d'Apple, mais en prenant la précaution de préciser que toutes les firmes ne sont pas des Apple.
Je terminerai en insistant sur l'urgence d'agir. En effet, toutes les analyses concordent. Que ce soit l'OCDE, Statistiques Canada, l'Institut économique de Montréal ainsi que nos propres analyses économiques, tous sont d'accord pour constater un écart de productivité entre le Canada et le Québec et plusieurs pays industrialisés, dont les États-Unis. Cet écart doit être comblé en utilisant tous les outils disponibles, notamment l'innovation.
Je vous remercie de votre attention.
Conjuguer avoirs et êtres
Copyright © 1996-2008, Fédération des caisses Desjardins du Québec. Tous droits réservés.